Selon Courrier International, une étude récente menée par l’université de Lund, en Suède, a mis en lumière un trait culturel bien connu des Italiens : leur propension à accompagner leurs propos de gestes marqués. En analysant des échanges verbaux, les chercheurs suédois ont établi que les Italiens utilisent en moyenne 22 gestes pour 100 mots, soit le double de la moyenne observée chez les Suédois, qui n’en effectuent que 11 pour le même nombre de mots. Autant dire que, dans la péninsule, le langage corporel joue un rôle aussi important que les mots eux-mêmes.
Ce qu'il faut retenir
- Les Italiens réalisent 22 gestes pour 100 mots, contre seulement 11 chez les Suédois, selon une étude de l’université de Lund.
- Cette gestuelle trouve ses origines dans des facteurs historiques, culturels et linguistiques, notamment la fragmentation linguistique de l’Italie avant son unification.
- Le philosophe Giambattista Vico, au XVIIIe siècle, considérait déjà les gestes comme une forme primitive de langage humain.
- Des personnalités comme Sophia Loren, Don Vito Corleone ou Totò ont contribué à faire de la gestuelle un art à part entière.
Une tradition ancrée dans l’histoire italienne
La gestuelle italienne n’est pas un simple accessoire de la communication : elle s’enracine dans une histoire complexe. Selon Adam Kendon, directeur de la revue américaine Gesture, cette pratique s’est développée dans des environnements bruyants et surpeuplés, où les gestes permettaient de capter l’attention et de se faire comprendre à distance. Une nécessité qui remonte aux périodes d’occupation étrangère, notamment espagnole, autrichienne et française à partir du XIVe siècle. À l’époque, éviter de parler en italien en présence des envahisseurs pouvait être une question de survie. Les gestes sont alors devenus un mode de communication secondaire, une manière de contourner la censure.
Le philosophe napolitain Giambattista Vico, qui vécut entre la fin du XVIIe et le début du XVIIIe siècle, allait plus loin en affirmant que les gestes constituaient la première forme de langage humain. Une hypothèse qui, bien que contestée, souligne l’importance historique de cette pratique en Italie. Comme le souligne Courrier International, cette tradition s’est transmise de génération en génération, devenant un élément incontournable de l’identité italienne.
Un langage corporel façonné par les dialectes et l’histoire
Mais pourquoi les Italiens gesticulent-ils autant aujourd’hui ? Pour Francesco Sabatini, ancien président de l’Accademia della Crusca — l’institution équivalente à l’Académie française — la réponse réside dans une maîtrise imparfaite de la langue italienne. L’unification tardive du pays, achevée seulement dans la seconde moitié du XIXe siècle, a laissé des traces profondes. Avant cela, les dialectes régionaux dominaient, et l’italien standard était peu diffusé. « Nous ne savons pas faire sans », résume Sabatini, pour qui la gestuelle a comblé un vide laissé par une langue nationale longtemps inaccessible à une grande partie de la population.
Les disparités entre le Nord et le Sud de l’Italie, accentuées par des siècles de divisions politiques et culturelles, ont également favorisé l’usage des dialectes locaux. La télévision nationale et l’amélioration des transports ont tardé à uniformiser la langue, contrairement à d’autres pays européens comme la France ou l’Angleterre. « Les autres peuples se sont organisés plus tôt que nous », explique Sabatini. « Ils ont appris à parler correctement une langue commune, liée à la culture, partagée par toute la communauté. Ils se comprenaient et se comprennent. Nous, en revanche, nous sommes longtemps restés mal à l’aise avec notre langue. » La gestuelle est ainsi devenue un complément indispensable à la parole.
Des gestes qui racontent une histoire
Certains gestes italiens sont devenus emblématiques. Comme le rappelle Courrier International, le New York Times avait consacré un article à ces « dessins vivants », illustrant des significations précises. Tourner le doigt contre la joue signifie que c’est « bon », mais uniquement dans un contexte alimentaire. Lever les paumes de main sur les côtés du corps exprime un « qu’y puis-je ? ». Se tapoter la tempe avec l’index indique qu’une personne ou une chose est « dingue ». Enfin, décrire des cercles avec la main ouverte, les doigts pointés vers le bas, évoque des « magouilles » où tout le monde se sert à pleines mains.
Ces gestes ne sont pas anodins : ils reflètent la richesse culturelle et historique de l’Italie. Comme le souligne Valeria Della Valle, linguiste, ils ne remplacent pas les mots, mais les accompagnent pour en renforcer le sens. « Les Italiens font des gestes pour "accompagner" certains mots, pour rendre leur compréhension plus efficace et immédiate », explique-t-elle. Mais les Italiens ne sont pas les seuls à recourir à cette pratique. Les Américains, par exemple, ont une gestuelle tout aussi marquée, comme en témoignent leurs films. Les Orientaux, en revanche, privilégient souvent une communication plus sobre, voire une absence totale de gestes.
Un art qui traverse les époques
La gestuelle italienne a aussi façonné le cinéma et le théâtre. Des acteurs comme Vittorio Gassman, Paolo Villaggio, Ugo Tognazzi ou Massimo Troisi sont devenus célèbres pour leur capacité à mêler parole et mouvement. Leur corps tout entier semblait prendre part au discours, une qualité qui fascinait les spectateurs. Même aujourd’hui, les avocats italiens n’hésitent pas à accompagner leurs plaidoiries de gestes amples, convaincus que cela renforce leur impact sur le public. « Ils maîtrisent parfaitement l’italien, mais ils estiment qu’en appuyant un peu leurs gestes, ils auront peut-être plus de prise sur leur auditoire », observe Della Valle.
Cette tradition trouve son apogée dans des ouvrages comme Supplemento al dizionario italiano du designer Bruno Munari, publié en 1999. L’auteur y recense et illustre les gestes les plus emblématiques, à commencer par celui des cinq doigts de la main, pointés vers le haut et oscillant de haut en bas pour signifier « Et alors ? Qu’est-ce qu’il se passe ? ». Un geste universel, devenu symbole de la communication italienne.
Reste à voir si les jeunes générations, exposées à des influences globales, perpétueront cette tradition avec la même intensité. Une chose est sûre : tant que l’Italie conservera sa diversité linguistique et culturelle, sa gestuelle restera un langage à part entière.
Non, la signification des gestes peut varier selon les régions. Par exemple, un geste considéré comme offensant dans le Nord peut avoir une autre connotation dans le Sud. Cette diversité reflète la richesse des dialectes et des cultures locales en Italie.
Non, la gestuelle italienne n’est pas un sujet d’enseignement formel. Elle s’acquiert principalement par immersion dans la culture et la langue au quotidien, bien que certains cours de théâtre ou de linguistique puissent aborder le sujet.