« L’arrivée d’une brigade allemande déployée en permanence en Lituanie est un facteur crucial de dissuasion », a déclaré le ministre lituanien des Affaires étrangères, Kęstutis Budrys, dans un entretien accordé à Euronews FR. Cette décision historique marque le premier déploiement permanent d’une unité combattante de la Bundeswehr à l’étranger depuis 1955, alors que Vilnius renforce sa posture de défense face aux tensions croissantes avec le Bélarus et la Russie.
Ce qu'il faut retenir
- D’ici fin 2027, 5 000 soldats allemands de la 45e brigade blindée seront stationnés en permanence en Lituanie, à quelques kilomètres de la frontière bélarusse.
- Ce déploiement permanent, annoncé après l’invasion de l’Ukraine, renforce la présence militaire allemande dans les pays baltes pour protéger le flanc Est de l’OTAN.
- Plus de 80 % des Lituaniens soutiennent cette initiative, contre seulement 49 % en Allemagne, selon des sondages réalisés fin 2023.
- Le Bélarus est considéré par Vilnius comme « l’arrière-cour militaire de la Russie », avec des transferts de mercenaires et des menaces hybrides croissantes.
- Berlin a justifié ce choix par la nécessité de répondre à l’escalade des tensions régionales après la mutinerie de Wagner et le renforcement de la présence russe.
Un déploiement historique pour la Bundeswehr
Pour la première fois en 71 ans, la Bundeswehr va stationner une brigade combattante de manière permanente hors des frontières allemandes. Ce choix, annoncé officiellement à l’automne 2023 par le ministre allemand de la Défense Boris Pistorius, intervient après une réévaluation des menaces en Europe de l’Est. « Notre mission est de protéger de manière déterminante le flanc Est », avait alors affirmé Pistorius lors d’une visite en Lituanie aux côtés de l’inspecteur général Carsten Breuer.
Jusqu’alors, la présence allemande dans la région se limitait à des rotations de soldats dans le cadre de la mission Enhanced Forward Presence (eFP) de l’OTAN, déployée depuis 2017. Ces groupements tactiques multinationaux, chargés de dissuader une éventuelle agression russe, reposaient sur des rotations régulières de personnels et de matériel. Mais l’escalade des tensions après l’invasion de l’Ukraine en 2022 a conduit Vilnius à exiger des garanties de sécurité renforcées. Le chancelier Olaf Scholz avait alors promis un déploiement durable, avant que Berlin ne concrétise ce projet en 2023.
Le Bélarus, principal motif d’inquiétude
« Nous n’avons, pour de nombreuses raisons, aucun intérêt à voir une extension de la Russie à notre frontière », a souligné Budrys, évoquant la menace directe que représente Minsk. Selon lui, le Bélarus est devenu « l’arrière-cour militaire de la Russie », où Moscou déploie des armes nucléaires et des systèmes de missiles comme Orechnik. « Loukachenko a de facto militarisé l’économie bélarusse : près de 300 entreprises produisent désormais des armements pour la Russie », a précisé Svetlana Tikhanovskaïa, opposante bélarusse en exil et figure de l’opposition à Minsk, dans un entretien avec Euronews FR.
Budrys a détaillé les menaces hybrides émanant de Minsk, parmi lesquelles « l’instrumentalisation des migrations, l’utilisation de ballons météorologiques pour violer l’espace aérien lituanien, ou encore les brimades exercées par les services de sécurité bélarussiens contre l’opposition en exil ». Ces actions, couplées au transfert de milliers de mercenaires de Wagner après l’échec de leur mutinerie contre Moscou, ont accéléré la décision allemande. Berlin a reconnu que ces événements avaient « apporté une dynamique supplémentaire » à la mise en place d’une présence militaire permanente.
Une coopération régionale renforcée
Pour Vilnius, la présence allemande en Lituanie s’inscrit dans une stratégie plus large de coopération régionale et d’intégration euro-atlantique. « Notre recette, c’est la coopération régionale ainsi que notre appartenance à l’UE et à l’OTAN. Cela nous aide dans ce type de situation », a expliqué Budrys. Ce déploiement vient compléter les contributions d’autres alliés : le Royaume-Uni dirige le groupement tactique de l’eFP en Estonie, tandis que le Canada supervise une brigade multinationale en Lettonie. L’Allemagne joue ainsi un rôle central dans la dissuasion collective en Europe du Nord-Est.
Le ministre lituanien a salué « un exemple que d’autres devraient suivre ». Pour lui, cette présence militaire n’a pas vocation à préparer une guerre, mais à « créer les conditions d’un pays stable et sûr, un endroit où les gens peuvent vivre et où les entreprises peuvent prospérer ». « Ici, personne ne se prépare à la guerre. Nous renforçons la paix et la sécurité », a-t-il ajouté. Ce discours reflète la volonté de la Lituanie de rassurer sa population tout en envoyant un signal clair à Moscou et Minsk.
Un soutien populaire contrasté entre Vilnius et Berlin
Selon un sondage réalisé en novembre 2023 par l’institut Spinter Research à la demande du département de communication stratégique des forces armées lituaniennes, 82 % des Lituaniens approuvent le stationnement permanent de la brigade allemande, tandis que 83 % ont une image positive de la Bundeswehr. Ces chiffres illustrent la confiance placée par Vilnius dans son allié allemand, perçu comme un rempart contre les ambitions expansionnistes de la Russie.
En revanche, le soutien est bien moindre en Allemagne. D’après une enquête YouGov pour la Deutsche Presse-Agentur (dpa) en 2023, seulement 49 % des Allemands approuvaient ce déploiement. Cette divergence reflète les débats internes en Allemagne sur la stratégie de défense et le niveau d’engagement militaire à l’étranger, alors que Berlin doit aussi répondre à d’autres priorités budgétaires et géopolitiques.
« La dissuasion doit commencer à la frontière », a insisté Budrys. Avec ce déploiement, l’Allemagne et la Lituanie envoient un message fort à Moscou : toute tentative d’intimidation ou d’agression contre un membre de l’OTAN se heurterait à une réponse immédiate et coordonnée. Reste à voir si cette stratégie suffira à dissuader les ambitions russes dans la région.