Selon Ouest France, l’hypothèse selon laquelle la Russie contemporaine serait l’ultime empire colonial de la planète mérite un examen approfondi. Une affirmation qui s’appuie sur l’histoire expansionniste de l’État russe, héritier direct de l’empire tsariste, dont les frontières actuelles résultent pour une large part de conquêtes territoriales menées sur plusieurs siècles.

Ce qu'il faut retenir

  • La Russie est l’État le plus étendu du monde, avec une superficie de 17,1 millions de km².
  • Son expansion territoriale s’est construite sur des siècles de conquêtes vers l’est (Sibérie) et vers le sud (Caucase, Asie centrale).
  • Impérialisme et colonialisme ne se confondent pas, même si l’histoire russe mêle les deux dimensions.
  • La dimension coloniale de la Russie a longtemps été un sujet peu étudié dans le débat public et académique.
  • L’État russe actuel est la continuité directe de l’empire russe, dont il a hérité des structures administratives et territoriales.

Un héritage territorial façonné par l’expansion impériale

La Russie contemporaine doit sa taille exceptionnelle à un processus historique continu. Depuis l’époque des tsars, l’État russe n’a cessé de s’étendre, d’abord vers l’est avec la conquête de la Sibérie au XVIe siècle, puis vers le sud avec l’annexion du Caucase et de l’Asie centrale au XIXe siècle. À son apogée, en 1860, l’empire russe couvrait près de 23 millions de km², un territoire que la Fédération de Russie actuelle conserve dans ses grandes lignes.

Cette expansion s’est accompagnée d’une politique de russification, notamment dans les territoires périphériques, où des populations non russes ont été soumises à des mesures d’assimilation forcée. Les révoltes locales, comme celle des Tatars de Crimée ou des Tchétchènes, ont souvent été réprimées dans le sang, renforçant ainsi l’image d’un pouvoir centralisateur et autoritaire.

Colonialisme russe : une notion longtemps ignorée

Pourtant, si l’aspect impérial de la Russie est bien documenté, sa dimension coloniale a été un impensé pendant des décennies. Selon les historiens, le terme « colonialisme » renvoie généralement à l’exploitation économique et à la domination politique d’un territoire par une puissance étrangère, souvent dans un contexte de domination raciale ou culturelle. Or, dans le cas russe, cette analyse a longtemps été éclipsée par l’accent mis sur la lutte des classes ou la dimension « progressiste » de l’expansion soviétique.

Comme le rapporte Ouest France, cette cécité partielle s’explique en partie par l’absence de colonisation de peuplement à grande échelle, contrairement aux empires britannique ou français. «

La Russie a plutôt pratiqué une colonisation de contrôle, où l’administration centrale impose sa domination sans toujours chercher à remplacer les populations locales par des colons russes
», explique l’historien Martin Malia, cité par le quotidien.

Un débat qui resurgit avec la guerre en Ukraine

Le conflit en Ukraine a ravivé les discussions sur la nature coloniale de la Russie. Depuis 2014, puis avec l’invasion de 2022, Moscou a justifié ses actions par la protection des « russophones » et la lutte contre l’influence occidentale, des arguments qui rappellent ceux utilisés par les puissances coloniales pour légitimer leur domination. «

La Russie moderne reproduit des schémas hérités de l’époque impériale, en niant l’autonomie des peuples qu’elle prétend protéger
», souligne la politologue Ekaterina Schulmann.

Cette lecture est cependant contestée par certains analystes, qui estiment que la Russie contemporaine n’a ni les moyens ni l’ambition d’un projet colonial classique. « Il s’agit plutôt d’un impérialisme de reconquête, où Moscou cherche à maintenir son influence sur des territoires qu’elle considère comme historiques », avance le chercheur Dmitri Trenine.

Et maintenant ?

Les prochaines années pourraient voir se préciser la façon dont la communauté internationale qualifiera la politique russe. Une commission d’experts mandatée par l’ONU devrait rendre ses conclusions d’ici fin 2026 sur la qualification des actions de Moscou en Ukraine, ce qui pourrait relancer le débat sur la nature coloniale de l’État russe. D’ici là, les travaux des historiens et des politologues devraient affiner l’analyse, en s’appuyant notamment sur les archives nouvellement accessibles.

Le regard porté sur la Russie comme dernier empire colonial dépendra aussi de l’évolution de ses relations avec ses voisins. Une éventuelle normalisation des liens avec l’Ukraine ou les pays d’Asie centrale pourrait atténuer cette perception, tandis qu’une nouvelle phase d’expansion territoriale, même limitée, la renforcerait. Autant dire que la question reste ouverte.

Contrairement aux empires britannique ou français, la Russie n’a pas systématiquement remplacé les populations locales par des colons russes. Elle a plutôt imposé une domination administrative et culturelle, souvent sans transfert massif de population. Les méthodes de contrôle (répression, assimilation forcée) restent cependant comparables à celles des autres puissances coloniales.