Si l’on en croit le biologiste David Krakauer, président de l’Institut de Santa Fe aux États-Unis, la frontière entre intelligence et stupidité serait bien plus ténue qu’on ne le pense généralement. Selon Courrier International, dans un article publié dans l’édition 1869, datée du 27 août au 2 septembre 2026, il défend une thèse pour le moins originale : la stupidité ne serait pas l’opposé de l’intelligence, mais sa « jumelle maléfique », pour reprendre ses propres termes. Une idée qui s’appuie sur des réflexions philosophiques, des observations scientifiques et même des références littéraires.
Ce qu'il faut retenir
- Pour David Krakauer, la stupidité n’est pas l’opposé de l’intelligence, mais sa « jumelle maléfique », comme Caïn et Abel.
- Le degré de stupidité dans un système est directement proportionnel à son niveau d’intelligence, selon le biologiste.
- La stupidité se manifeste souvent par une complexification excessive des problèmes, là où l’intelligence vise à les simplifier.
- Robert Musil, dans une conférence de 1937, distinguait la « bêtise probe » de la « bêtise sophistiquée », cette dernière étant bien plus dangereuse.
- La stupidité « élaborée » et institutionnalisée peut provoquer des catastrophes de grande ampleur, souligne Krakauer.
Une relation paradoxale entre intelligence et stupidité
David Krakauer, biologiste et président de l’Institut de Santa Fe, propose une vision contre-intuitive de la stupidité. Dans les colonnes de Nautilus, un magazine américain cité par Courrier International, il affirme que « la stupidité n’est pas le contraire de l’intelligence mais sa jumelle maléfique, à l’image de Caïn, le sournois, et d’Abel, l’intellectuel ». Une métaphore qui illustre selon lui le lien indissociable entre ces deux notions. Mais l’analyse du scientifique va encore plus loin : il suggère que « le degré de stupidité disponible dans tout système s’avère directement proportionnel à son intelligence ». Autrement dit, plus un système produit d’intelligence, plus il génère de démonstrations de bêtise.
Cette idée, bien que surprenante, s’inscrit dans une réflexion plus large sur la nature humaine et ses paradoxes. Krakauer regrette d’ailleurs que la stupidité reste un « angle mort » dans le monde universitaire, où elle est souvent ignorée au profit d’études plus valorisantes sur l’intelligence.
La complexification comme marque de la stupidité
Pour illustrer son propos, David Krakauer oppose deux approches face à un problème. Une personne intelligente, explique-t-il, cherche à simplifier la difficulté en utilisant des outils adaptés : formules mathématiques, changement de perspective, ou encore modélisation. À l’inverse, la stupidité consisterait à « complexifier un problème initialement facile », en déployant « tout un arsenal de théories complexes, de croyances alambiquées et d’algorithmes sophistiqués ». Ces méthodes, bien que séduisantes en apparence, mènent souvent à des résultats pires que l’inaction. « Contre toute attente, la méthode la plus sûre pour compliquer un problème consiste à utiliser des outils intellectuels qui semblent convaincants mais produisent un résultat déplorable », précise-t-il.
Cette forme de bêtise n’est pas anodine : elle peut s’avérer particulièrement destructrice dans des contextes où des décisions cruciales doivent être prises. Krakauer souligne que toutes les erreurs ne relèvent pas de la stupidité. Certaines proviennent d’une simple ignorance, d’autres d’interférences ou d’une mauvaise application de règles. Ces dernières, bien que regrettables, sont compréhensibles dans une vie marquée par l’incertitude.
« Bêtise probe » et « bêtise sophistiquée » : deux visages d’un même échec
Pour affiner son analyse, le biologiste s’appuie sur des références littéraires, notamment celles de l’écrivain autrichien Robert Musil. Dans une conférence intitulée « De la bêtise », prononcée en 1937 à Vienne, Musil distinguait deux types de stupidité. D’un côté, la « bêtise probe », qui touche les personnes aux capacités cognitives limitées et résulte souvent d’une honnête incapacité à comprendre. De l’autre, la « bêtise sophistiquée », qui mobilise une grande finesse intellectuelle au service de l’erreur. C’est cette dernière forme qui préoccupe particulièrement Krakauer.
« La stupidité commence là où l’erreur devient élaborée, justifiée, peaufinée, institutionnalisée et érigée en fondement pour toute action future », explique-t-il. Et d’ajouter : « Elle provoque souvent des catastrophes à l’ampleur considérable. »
Cette « bêtise sophistiquée » est d’autant plus dangereuse qu’elle se pare des atours de la rationalité. Elle peut s’enraciner dans des systèmes entiers — politiques, économiques ou technologiques — et y prospérer sans être remise en cause. Krakauer cite l’exemple des crises financières ou des échecs technologiques, où des mécanismes complexes, conçus avec une apparente rigueur, mènent à des résultats désastreux.
Un héritage philosophique et des enjeux contemporains
L’idée que la stupidité puisse être une conséquence — voire un corollaire — de l’intelligence n’est pas nouvelle. Elle rejoint des questionnements philosophiques anciens sur la nature humaine. Robert Musil, dont les travaux sont repris par Krakauer, avait déjà exploré cette dichotomie dans ses écrits. Dans un contexte où l’intelligence artificielle et la complexité des systèmes modernes occupent une place centrale, cette réflexion prend une résonance particulière. À l’ère de l’IA, où les algorithmes prétendent résoudre des problèmes toujours plus complexes, la frontière entre sagacité et bêtise devient floue.
Courrier International évoque d’ailleurs dans son édition un autre article, « La pilule philosophique. À l’ère de l’IA, l’intelligence humaine est-elle encore spéciale ? », qui prolonge cette interrogation. Si les machines peuvent désormais traiter des quantités colossales de données, leur capacité à éviter les pièges de la « bêtise sophistiquée » reste limitée. Après tout, elles ne font que reproduire les erreurs — et parfois les stupidités — de leurs concepteurs humains.
En attendant, cette thèse invite à une prise de conscience : l’intelligence, aussi précieuse soit-elle, ne protège pas de la stupidité. Au contraire, elle peut en être le terreau. Une idée qui, en ces temps de surinformation et de complexité croissante, mérite d’être méditée.
Selon le biologiste, la stupidité n’est pas son opposée, mais une forme déviée qui émerge dans les mêmes environnements que l’intelligence. Comme il l’explique, « plus on produit d’intelligence, plus on multiplie les démonstrations de bêtise », illustrant ainsi leur lien paradoxal.