L’acteur Denis Podalydès, sociétaire de la Comédie-Française, a porté plainte contre X pour « hypertrucage » après la diffusion sur YouTube de vidéos utilisant une voix synthétique imitant la sienne. L’Adami, société gestionnaire des droits des artistes interprètes, a confirmé cette information à Franceinfo - Culture, en s’associant à la procédure.

Ce qu'il faut retenir

  • Une cinquantaine de vidéos philosophiques ont été publiées sur une chaîne YouTube fermée, utilisant une voix synthétique très proche de celle de Denis Podalydès.
  • L’acteur a déposé plainte en octobre 2025 pour « hypertrucage » et une seconde plainte au civil pour « atteinte aux droits de la personnalité » et « contrefaçon ».
  • Le tribunal judiciaire de Paris a ordonné, le 2 juillet 2026, à Google de communiquer à l’acteur et à son avocate les informations permettant d’identifier le créateur de la chaîne incriminée.
  • L’étude d’une entreprise spécialisée en biométrie vocale a confirmé la proximité entre la voix des vidéos et celle de Denis Podalydès, excluant toute coïncidence.
  • Le logiciel utilisé pour créer ces deepfakes est ElevenLabs, un outil de synthèse vocale par intelligence artificielle, leader sur le marché.
  • Le délit d’hypertrucage, introduit dans le code pénal en 2024, n’a encore jamais fait l’objet d’un procès en France.

Tout a débuté à l’automne 2025, lorsqu’une cousine de Denis Podalydès l’a contacté pour lui signaler la découverte de vidéos sur YouTube où sa voix était utilisée pour lire des textes philosophiques. « Un matin, sa cousine l’a contacté pour lui dire qu’elle venait de découvrir qu’il lisait dans des vidéos de philosophie et de développement personnel sur YouTube », explique Elizabeth Le Hot, directrice générale de l’Adami. « Il lui a répondu que non, il ne faisait pas ça. »

Après vérification, Denis Podalydès a constaté que la chaîne YouTube « Voix philosophiques » avait publié une cinquantaine de vidéos lisant des œuvres de Friedrich Nietzsche ou du théoricien des médias Neil Postman, avec une voix synthétique dont le timbre était étrangement proche du sien. « Il y avait quelque chose de mort dans cette lecture, et il a été choqué qu’on ait pu utiliser sa voix de cette façon », précise Elizabeth Le Hot. « Il nous a demandé ce qu’il était possible de faire. »

Face à cette utilisation non autorisée de son empreinte vocale, Denis Podalydès a choisi de saisir la justice. L’Adami s’est associée à sa démarche en déposant une plainte contre X pour « hypertrucage » en octobre 2025. Une seconde plainte a également été déposée au civil pour « atteinte aux droits de la personnalité » et « contrefaçon ». La chaîne YouTube, qui comptait près de 110 000 abonnés, a depuis été fermée. Certaines vidéos restent cependant accessibles sur d’autres plateformes comme Odyssée.

Pour prouver que sa voix avait bien été imitée, Denis Podalydès et l’Adami ont fait appel à Whispeak, une entreprise lilloise spécialisée dans l’authentification par biométrie vocale. « Chaque vidéo incriminée a été découpée en différents segments », explique Florent Van Calster, cofondateur de Whispark. « Ensuite, on a pris des enregistrements de voix authentiques de l’acteur pour comparer avec la voix des vidéos. » L’étude a ensuite comparé cette voix synthétique à une cinquantaine d’autres voix d’hommes francophones. « L’étude statistique a conclu que la proximité entre la voix du podcast et celle de l’acteur n’est pas un hasard », résume Florent Van Calster.

Whispeak a également identifié le logiciel utilisé pour générer cette fausse voix : ElevenLabs, une plateforme anglaise de synthèse vocale par intelligence artificielle, considérée comme l’un des leaders du marché. « EleveLabs est un gros acteur anglais, l’un des leaders du marché », confirme Florent Van Calster. L’entreprise lilloise précise, cependant, qu’elle fournit « un faisceau d’indices » plutôt que des preuves irréfutables.

Ce dossier pourrait marquer un tournant juridique en France. Le délit d’hypertrucage, introduit dans le code pénal en 2024, est passible de deux ans d’emprisonnement et de 45 000 euros d’amende. Pourtant, il n’a encore jamais fait l’objet d’un procès. « C’est le moment d’essayer d’arracher un arrêt de principe en France sur le vol des voix », déclare Elizabeth Le Hot. « L’objectif est surtout de donner de l’espoir à tous ces artistes qui aujourd’hui se font piller et déplorent un sentiment d’impunité. »

Le phénomène des deepfakes audio ne cesse de croître dans le monde des artistes interprètes. « Ça a commencé dans le jeu vidéo, rappelle Elizabeth Le Hot. Il y a eu l’affaire Françoise Cadol, la voix française d’Angelina Jolie et donc de Lara Croft, qui s’est fait voler sa voix. » L’Adami reçoit « des appels de détresse toutes les semaines de comédiens, peu importe leur notoriété, qui se font voler leur voix ».

Et maintenant ?

Le tribunal judiciaire de Paris doit prochainement examiner le dossier déposé par Denis Podalydès et l’Adami. Si la procédure aboutit, ce procès pourrait établir un précédent juridique en France, permettant de clarifier l’application du délit d’hypertrucage et d’envoyer un signal fort aux créateurs de contenus illicites. Les prochaines étapes dépendront des éléments transmis par Google, suite à l’ordonnance du 2 juillet 2026. La société pourrait également poursuivre son action en justice contre les autres plateformes hébergeant encore les vidéos incriminées.

Pour les artistes, cette affaire souligne l’urgence d’une protection renforcée de leur image et de leur voix face aux avancées technologiques. Alors que les outils de clonage vocal se démocratisent, les recours juridiques peinent à suivre le rythme. L’Adami et d’autres organismes appellent à une mobilisation collective pour encadrer ces pratiques et offrir des solutions concrètes aux victimes de deepfakes.

Le délit d’hypertrucage, introduit dans le code pénal en 2024, sanctionne l’utilisation frauduleuse de l’image ou de la voix d’une personne sans son consentement, lorsque celle-ci est altérée de manière à induire en erreur. Ce délit est passible de deux ans d’emprisonnement et de 45 000 euros d’amende.

Whispeak analyse des segments de voix pour comparer des échantillons authentiques avec des enregistrements suspects. En comparant ces segments à une base de données de voix réelles, l’entreprise détermine la probabilité que la voix synthétique provienne d’un clonage vocal. L’étude ne fournit pas de preuve absolue, mais un faisceau d’indices.