La bataille juridique opposant la mairie de Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis) à l’enseigne de restauration rapide Master Poulet illustre un désaccord profond entre la volonté des élus locaux et les réalités des habitants, analyse Simon Vonthron, chercheur à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae). Selon Franceinfo – Santé, cette affaire met en lumière les enjeux de malbouffe, de nuisances et de désert alimentaire dans les quartiers populaires.

Ce qu'il faut retenir

  • La mairie de Saint-Ouen, dirigée par le maire socialiste Karim Bouamrane, s’oppose à l’implantation d’un Master Poulet en raison de nuisances sonores, olfactives et de l’uniformisation des commerces locaux.
  • Le gérant du fast-food dénonce des « méthodes de cow-boy » et un « abus de pouvoir » de la part des autorités municipales.
  • Le débat s’inscrit dans une réflexion plus large sur les déserts alimentaires, un concept venu des États-Unis désignant les zones où l’accès à une alimentation saine est limité.
  • Simon Vonthron souligne que cette polémique révèle un décalage entre les aspirations politiques et les pratiques des habitants, notamment en matière de restauration rapide et de prix abordables.
  • En 2022, un rapport sénatorial proposait de donner une compétence « alimentation » aux collectivités locales, une mesure toujours en discussion.

Une « bataille juridique » autour d’un snack controversé

Depuis la mi-avril 2026, la ville de Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis) est engagée dans une procédure judiciaire pour empêcher l’ouverture d’un Master Poulet avenue Albert-Dhalenne et boulevard Jean-Jaurès. Le maire Karim Bouamrane, figure du Parti socialiste, justifie son opposition par plusieurs arguments : les nuisances sonores et olfactives générées par l’enseigne, ainsi que la crainte d’une uniformisation des commerces, au détriment de la diversité locale. « Nous risquons de voir apparaître des déserts nutritionnels où l’accès à une alimentation saine et variée deviendrait exceptionnel », a-t-il déclaré le 3 mai dans La Tribune Dimanche.

De son côté, le gérant du fast-food dénonce des méthodes administratives qu’il qualifie d’« abus de pouvoir ». Contacté par Actu, il évoque un manque de transparence dans la procédure engagée par la mairie. Cette opposition frontale entre une collectivité locale et un commerçant privé a rapidement pris une tournure médiatique, avec des barricades devant l’établissement et des banderoles accusatrices.

Les nuisances et la malbouffe au cœur du débat

Pour les opposants au Master Poulet, le principal problème réside dans la nature même de l’offre proposée : des plats à base de poulet grillé, vendus à prix réduit, souvent situés à proximité d’autres enseignes de restauration rapide. « Ce type de commerce favorise une alimentation déséquilibrée, surtout dans les quartiers où les habitants ont peu de moyens », explique Karim Bouamrane. La notion de « désert alimentaire » – un terme popularisé aux États-Unis pour désigner les zones dépourvues de commerces proposant des produits frais et sains – est au cœur de son argumentaire.

Selon le chercheur Simon Vonthron, cette situation relève davantage du « marécage alimentaire » (food swamp), où l’offre alimentaire saine est noyée dans un environnement saturé de produits transformés ou ultratransformés. « Un supermarché peut vendre des fruits et légumes frais, mais aussi des produits sucrés ou ultra-transformés. La distinction entre un snack et un restaurant traditionnel est souvent floue », précise-t-il. Pour lui, cette affaire interroge la capacité des municipalités à réguler l’offre alimentaire sans exclure une partie de la population.

Les « mirages alimentaires » : quand l’offre existe, mais reste inaccessible

Simon Vonthron introduit une notion complémentaire à celle de désert alimentaire : celle de « mirage alimentaire ». Dans certaines zones, des commerces proposent effectivement des produits frais, mais leur accès est limité par des barrières sociales, culturelles ou sécuritaires. « À Montpellier, où j’ai mené une étude, des quartiers disposaient de magasins bio ou de marchés, mais une partie de la population les évitait en raison d’un sentiment d’insécurité ou d’une inadéquation culturelle », explique-t-il.

À Saint-Ouen, la polémique dépasse la question du Master Poulet. Elle soulève des interrogations plus larges : pourquoi certaines populations privilégient-elles les snacks et fast-foods, malgré les risques pour leur santé ? Plusieurs facteurs entrent en jeu : le manque de temps pour cuisiner, les contraintes budgétaires, ou encore la proximité géographique. « Les classes populaires ont souvent plusieurs emplois et peu de temps pour préparer des repas équilibrés. Un kebab ou un poulet grillé coûte moins cher qu’un menu dans une chaîne internationale », souligne le chercheur.

Une prolifération des snacks qui interroge

Simon Vonthron observe une augmentation des enseignes de restauration rapide dans l’ensemble des territoires, y compris dans des zones plus aisées. « La différence, c’est que ces commerces sont plus visibles dans les quartiers populaires, car il y a moins d’alternatives. » Le phénomène n’est pas nouveau, mais il s’accélère dans les grandes villes, où les prix de l’immobilier poussent à la concentration des activités commerciales.

Le gérant d’un snack n’a pas besoin d’un local commercial très grand ni d’un investissement conséquent pour se lancer. « Dans certains quartiers, les habitants connaissent souvent quelqu’un qui a monté ce type d’affaires. Cela facilite l’accès à un réseau et à des conseils pratiques », explique Simon Vonthron. Pour les jeunes exclus du marché du travail, ces commerces représentent parfois une opportunité d’emploi, malgré des conditions précaires.

Et maintenant ?

Alors que la procédure judiciaire se poursuit à Saint-Ouen, la question de la régulation des commerces de restauration rapide pourrait revenir sur le devant de la scène politique. En 2022, un rapport sénatorial, porté par le sénateur Frédéric Marchand, proposait d’attribuer une compétence « alimentation » aux collectivités locales. Cette piste, toujours à l’étude, pourrait permettre aux maires d’agir plus efficacement contre la malbouffe, tout en tenant compte des réalités socio-économiques des habitants.

Pour Simon Vonthron, la solution passe avant tout par une meilleure compréhension des pratiques des populations. « Les collectivités qui souhaitent diversifier l’offre alimentaire doivent d’abord interroger les habitants. Sinon, leurs actions risquent de rester sans effet. » À Saint-Ouen comme ailleurs, le défi reste entier.

Pour l’heure, aucune date n’a été fixée pour le procès opposant la mairie au Master Poulet. La décision de justice pourrait, selon les observateurs, servir de précédent pour d’autres communes confrontées à des tensions similaires autour de l’implantation de commerces de restauration rapide.

Selon l’Inrae, un « désert alimentaire » désigne une zone où l’accès à une alimentation saine et variée est limité ou inexistant. Ce concept, originaire des États-Unis, peut aussi s’appliquer aux « marécages alimentaires » (food swamps), où l’offre saine est noyée dans un environnement saturé de produits transformés. La France n’en est pas encore au stade extrême, mais la prolifération des snacks pose question, notamment dans les quartiers populaires.

La mairie de Saint-Ouen s’oppose au Master Poulet en raison des nuisances (sonores, olfactives) et de l’uniformisation des commerces, qui menacerait la diversité locale. Le maire Karim Bouamrane craint aussi l’apparition de « déserts nutritionnels », où l’accès à une alimentation saine deviendrait exceptionnel. De son côté, le gérant du fast-food dénonce un « abus de pouvoir » de la part des autorités municipales.