Près de 392 600 mineurs et jeunes majeurs bénéficiaient d’une mesure de protection de l’Aide sociale à l’enfance (ASE) à la fin de l’année 2024, selon les dernières données publiées par la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees) et rapportées par Le Figaro. Ce chiffre représente une progression de 1,5 % sur un an, confirmant une tendance de hausse continue depuis 2011.

Ce qu'il faut retenir

  • 392 600 mineurs et jeunes majeurs suivis par l’ASE fin 2024, soit une hausse de 1,5 % en un an.
  • 57 % des bénéficiaires sont placés hors de leur foyer familial, soit 224 700 enfants.
  • 46 % bénéficient d’une action éducative à domicile, soit 180 800 jeunes.
  • Les garçons représentent 54 % des actions éducatives et 60 % des placements.
  • Les 11-17 ans constituent la majorité des bénéficiaires, avec 51 % des placements et des actions éducatives.

Parmi ces jeunes, 2,4 % de l’ensemble des moins de 21 ans en France sont concernés par une mesure de protection. L’Aide sociale à l’enfance, gérée par les départements, intervient pour protéger les enfants en situation de danger, de maltraitance ou lorsque les parents ne sont plus en mesure de s’occuper d’eux. Les besoins dans ce secteur sont en augmentation depuis plus d’une décennie, mais le système fait face à des difficultés structurelles, notamment un manque de moyens financiers et une pénurie de professionnels qualifiés.

Une majorité de garçons et d’adolescents parmi les bénéficiaires

Les données de la Drees mettent en lumière une surreprésentation des garçons et des adolescents dans les dispositifs de l’ASE. Ainsi, 54 % des jeunes bénéficiant d’une action éducative à domicile sont des garçons, et cette proportion atteint 60 % parmi ceux qui sont placés hors de leur foyer. « Cette disparité reflète des différences dans l’expression des difficultés et des besoins, autant que dans les réponses apportées par les services sociaux », a précisé un responsable de la Drees.

Côté âge, les 11-17 ans représentent 51 % des bénéficiaires, qu’il s’agisse de placements ou d’actions éducatives. Pourtant, cette tranche d’âge ne compte que 36 % de la population française des moins de 21 ans. Autant dire que les adolescents sont bien plus exposés que les autres aux mesures de protection, en raison de risques accrus de conflits familiaux, de décrochage scolaire ou de comportements à risque.

Des modalités de placement qui varient selon l’âge

Le type de placement dépend largement de l’âge de l’enfant. Au total, 57 % des jeunes suivis par l’ASE sont placés hors de leur domicile, mais cette proportion cache des disparités importantes. Par exemple, 35 % des enfants placés le sont en famille d’accueil, 40 % en établissement spécialisé, et 25 % dans d’autres structures comme les foyers de jeunes travailleurs ou d’étudiants. « La logique est simple : plus l’enfant est jeune, plus il est orienté vers une famille d’accueil, où le cadre est jugé plus stable et personnalisé », a expliqué un responsable départemental de l’ASE.

Cette répartition change radicalement à l’adolescence. Ainsi, 63 % des enfants de 3 à 5 ans sont accueillis en famille d’accueil, contre seulement 40 % des 11-15 ans. Pour cette tranche d’âge, 40 % des placements se font en établissement, une proportion qui monte à 56 % pour les 16-17 ans. « À l’adolescence, les besoins évoluent : les jeunes ont souvent besoin d’un cadre plus structurant, avec des activités éducatives et sociales organisées », a souligné un éducateur spécialisé.

Un secteur sous tension, malgré une hausse des besoins

Malgré une augmentation constante du nombre d’enfants protégés depuis 2011, l’Aide sociale à l’enfance reste un secteur en tension. Les départements, qui financent et organisent ces dispositifs, peinent à recruter suffisamment d’assistantes familiales, d’éducateurs ou de psychologues. « Le turnover est élevé, et les postes restent souvent vacants pendant des mois, voire des années », a confié un cadre territorial. « Pourtant, les besoins ne cessent de croître, entre précarité accrue des familles, violences intrafamiliales et problèmes de santé mentale chez les jeunes. »

Cette situation s’inscrit dans un contexte plus large de difficultés budgétaires pour les collectivités locales. « Les départements doivent arbitrer entre des dépenses sociales en hausse et des recettes qui stagnent, voire diminuent », a rappelé un expert du secteur. « Résultat : certains services sont saturés, et les délais pour obtenir une place en établissement ou une famille d’accueil peuvent s’allonger dangereusement. »

Et maintenant ?

Pour répondre à cette situation, plusieurs pistes sont évoquées. D’abord, une revalorisation des salaires et des conditions de travail pour les professionnels de l’ASE, afin de rendre ces métiers plus attractifs. Ensuite, une meilleure coordination entre les départements et l’État pour mutualiser les moyens, notamment dans les zones les plus touchées. Enfin, un renforcement des mesures préventives, comme le soutien aux familles en difficulté avant qu’une crise n’éclate. « Des discussions sont en cours pour intégrer ces propositions dans la future loi de finances », a indiqué un conseiller ministériel. « Mais rien n’est acté pour l’instant. »

Le gouvernement devrait également publier d’ici la fin de l’année 2026 un nouveau plan de prévention et de protection de l’enfance, qui pourrait inclure des mesures pour mieux accompagner les jeunes majeurs jusqu’à 21 ans, une tranche d’âge souvent négligée. « L’enjeu est double : éviter les ruptures brutales de prise en charge à 18 ans, tout en préparant ces jeunes à l’autonomie », a précisé un membre du cabinet ministériel.

Quels défis pour l’avenir ?

Si la hausse du nombre d’enfants protégés par l’ASE reflète une prise de conscience accrue des situations de danger, elle pose aussi la question de l’efficacité des dispositifs existants. Certains experts s’interrogent sur la pertinence des placements en établissement pour les adolescents, souvent critiqués pour leur manque d’individualisation. « On sait que les résultats sont meilleurs quand un jeune peut bénéficier d’un suivi personnalisé, en famille d’accueil ou avec un éducateur référent », a rappelé un chercheur en protection de l’enfance.

Autre sujet de préoccupation : l’augmentation des violences intrafamiliales et des troubles psychiatriques chez les mineurs, qui alourdissent encore la charge des services de l’ASE. Selon une étude récente, 77 % des mineurs mis en cause pour violences sexuelles entre 2017 et 2024 étaient déjà connus des services sociaux. « Cela montre l’urgence d’une prise en charge précoce, avant que les situations ne se dégradent », a conclu un magistrat spécialisé dans les affaires familiales.

Les données de la Drees ne fournissent pas d’explication unique, mais plusieurs hypothèses sont avancées. D’abord, les garçons semblent plus souvent signalés pour des troubles du comportement ou des actes de délinquance, qui peuvent motiver une mesure de protection. Ensuite, les filles sont parfois orientées vers d’autres dispositifs, comme les centres d’hébergement spécialisés pour adolescentes en difficulté. Enfin, des biais culturels pourraient jouer : les comportements à risque des garçons sont peut-être plus facilement repérés par les services sociaux. « Tout cela reste à étudier de manière plus fine », a souligné un sociologue.

Les jeunes majeurs bénéficient d’un accompagnement spécifique, mais celui-ci reste très variable selon les départements. Certains continuent à être hébergés en foyer ou en famille d’accueil, tandis que d’autres doivent quitter les dispositifs du jour au lendemain, faute de places disponibles. « La sortie de l’ASE à 18 ans est souvent brutale, sans filet de sécurité suffisant », a déploré un éducateur. « Cela peut entraîner des ruptures de parcours, avec des risques accrus de précarité ou de désocialisation. » Un nouveau plan gouvernemental devrait aborder cette question d’ici la fin 2026.