Courrier International révèle dans son numéro d’été « L’Appel du calme » (no 1864, disponible en kiosque jusqu’au 12 août 2026) que la quête d’ennui, souvent présentée comme une solution pour apaiser l’esprit, relève davantage du leurre que d’une pratique bénéfique. Entre neurosciences et témoignages personnels, l’hebdomadaire décrypte pourquoi s’imposer délibérément des heures d’oisiveté n’est pas la panacée qu’on imagine.
Ce qu'il faut retenir
- Un chercheur en neurosciences de l’université York, à Toronto, explique que l’ennui n’est pas un état réparateur mais une incitation à agir.
- Selon James Danckert, s’ennuyer délibérément pendant de longues périodes revient à ignorer la fonction même de l’ennui, qui pousse à chercher une activité stimulante.
- La tendance actuelle à rechercher l’ennui reflète en réalité un besoin de déconnexion, pas une volonté de s’ennuyer pour s’ennuyer.
- Une journaliste indonésienne installée en Australie a observé que laisser son esprit vagabonder, même brièvement, stimule la créativité.
- Les experts estiment que l’ennui, à petite dose, peut contrer la surstimulation permanente du cerveau, mais sans excès.
Des vertus de l’ennui largement surévaluées
À l’heure où les réseaux sociaux et les sollicitations numériques dominent notre quotidien, la mode du « faire rien » s’est imposée comme une réponse à l’hyperconnexion. Pourtant, selon James Danckert, neuroscientifique à l’université York de Toronto, cette approche repose sur une mécompréhension fondamentale de ce qu’est l’ennui. Interrogé par le magazine scientifique Nautilus, ce spécialiste précise que l’ennui « s’apparente davantage à un sentiment de faim qu’à une sensation de plénitude ». Autrement dit, son rôle n’est pas de perdurer, mais de nous inciter à agir.
Pour Danckert, s’astreindre à ne rien faire pendant des heures — comme le suggèrent certaines injonctions à méditer ou à « déconnecter » — revient à passer à côté de l’essentiel. « Le but de l’ennui passager est que celui-ci disparaisse. L’ennui aspire à ne pas exister, n’est-ce pas ? Alors, s’abandonner à l’ennui et se dire : ‘Tiens, je vais essayer de ne rien faire pendant ces douze heures de vol’, c’est juste de l’esbroufe », explique-t-il. Selon lui, cette quête d’ennui volontaire est une idée « fondamentalement stupide », car elle ignore la fonction première de cet état émotionnel.
Déconnexion, pas ennui : ce que nous cherchons vraiment
Pour Danckert, la véritable aspiration derrière cette tendance n’est pas l’ennui, mais un besoin de déconnexion. « Ce qu’il faudrait, c’est se la couler douce, ou tout simplement se détendre, pour l’amour du ciel ! » résume-t-il. Plutôt que de s’imposer une oisiveté forcée, il recommande des activités permettant d’atteindre cet état, comme la lecture ou une promenade en forêt. « Utile à petite dose », l’ennui n’en reste pas moins un signal à écouter, et non une fin en soi.
Cette nuance est cruciale dans un monde où la stimulation permanente épuise les ressources cognitives. Les neurosciences montrent en effet que le cerveau, soumis à un flux continu d’informations, peine à se reposer. L’ennui, lorsqu’il survient naturellement, agit alors comme une soupape de sécurité, poussant à chercher des activités plus enrichissantes. Mais le forcer, c’est risquer de transformer une pause salutaire en une expérience frustrante.
Quand l’ennui stimule la créativité
Anisa Purbasari Horton, journaliste indonésienne installée en Australie, a fait l’expérience inverse : celle d’un esprit incapable de rester inactif. Dans les colonnes du magazine américain Fast Company, elle raconte avoir réduit son temps passé sur les réseaux sociaux, remplaçant le « scrolling » par des séances de lecture matinales et des livres de fiction le soir. Pourtant, même cette discipline ne suffisait pas à combler les moments d’attente, comme dans les transports ou en salle de sport.
C’est en laissant son esprit vagabonder pendant ces pauses que la journaliste a observé un changement. « Trouver des idées d’articles était devenu une véritable corvée », confie-t-elle. Mais en acceptant ces temps morts sans les combler immédiatement, elle a vu émerger des questions, puis des idées. « J’ai obtenu des résultats immédiats : mon cerveau s’est mis à formuler des questions, que j’ai ensuite transformées en articles », explique-t-elle. Pour elle, ces moments d’ennui, bien que redoutés, ont été le terreau d’une créativité retrouvée.
Un équilibre à trouver entre stimulation et repos
Cette observation rejoint les travaux d’autres chercheurs en neurosciences, comme Daniel Hermens et Michelle Kennedy, qui ont publié leurs conclusions dans The Conversation. Selon eux, l’ennui, lorsqu’il est maîtrisé, peut servir de contrepoint à la « stimulation permanente » de notre époque. « S’il ne faut pas en abuser, cela peut tout de même être un bon outil pour rééquilibrer un cerveau sursollicité », résument-ils.
Pourtant, le défi reste entier : comment intégrer ces moments de vide dans un quotidien rythmé par les notifications et les deadlines ? Les experts s’accordent sur un point : l’ennui n’est pas une fin en soi, mais un outil au service de notre bien-être. À l’image d’une pause-café, il doit être court et ciblé, et non une épreuve à subir. Comme le souligne Danckert, « s’ennuyer comme un rat mort n’est pas la solution ».
Le numéro « L’Appel du calme » de Courrier International, disponible jusqu’au 12 août 2026, propose d’autres éclairages sur les vertus de la lenteur et les paradoxes de la modernité. Entre témoignages et analyses, l’hebdomadaire invite à repenser notre rapport au temps et à l’activité.
L’ennui, lorsqu’il survient naturellement, peut agir comme un signal poussant à chercher des activités plus stimulantes. Cependant, les neurosciences soulignent qu’il n’est pas réparateur en soi. Sa fonction est de disparaître, pas de persister. La tendance actuelle à rechercher l’ennui volontairement reflète en réalité un besoin de déconnexion, et non une volonté de s’ennuyer pour s’ennuyer.