Selon Courrier International, la figure de la victime féminine reste un pilier du roman policier, des colporteurs londoniens du XVIIIe siècle aux best-sellers contemporains. Cette tendance, loin d’être anecdotique, révèle une constante dans la littérature populaire, où la mort ou la menace pesant sur une femme sert souvent de moteur narratif.
Ce qu'il faut retenir
- La recette de la victime féminine dans les polars s’enracine dans une tradition littéraire remontant au XVIIIe siècle, popularisée par les colporteurs londoniens qui mettaient en scène des héroïnes jeunes, pâles et « pures ».
- Des œuvres comme « Rebecca » de Daphné du Maurier aux thrillers modernes tels que « Gone Girl » de Gillian Flynn (2012), ce schéma narratif a évolué sans disparaître.
- Au Royaume-Uni, en juillet 2026, neuf des dix romans de poche les plus vendus intègrent la mort d’au moins un personnage féminin, selon les données du Sunday Times rapportées par Courrier International.
- Seul le roman « La Correspondante » de Virginia Evans, paru le 8 janvier 2026, échappe à cette tendance, suscitant l’étonnement de l’autrice Wendy Jones sur les réseaux sociaux.
- L’autrice s’interrogeait : « Et donc dans 84 % des livres achetés au Royaume-Uni, la victime est féminine ? » — une question qui illustre l’ampleur du phénomène.
Une recette littéraire vieille de trois siècles
Dès le XVIIIe siècle, les colporteurs londoniens avaient compris l’attrait du public pour les récits centrés sur des victimes féminines. Comme le rappelle l’écrivaine écossaise Denise Mina dans une tribune publiée par The Guardian et reprise par Courrier International, ces histoires reposaient sur un canevas précis : une jeune femme, « jeune, jolie, blanche et pure », devenant l’objet d’un crime ou d’une menace. Ce procédé, initialement utilisé pour vendre des brochures populaires, a traversé les époques et s’est adapté aux goûts changeants des lecteurs.
Cette figure de la victime a évolué avec la littérature elle-même. Les héroïnes gothiques des romans du XIXe siècle, comme celles de Daphné du Maurier, ont cédé la place, au XXe siècle, à des personnages plus complexes, mais dont la vulnérabilité reste un ressort dramatique. Les thrillers domestiques, popularisés dans les années 1990 et 2000, ont exploité cette veine en mettant en scène des femmes ordinaires confrontées à des dangers insoupçonnés. Puis vinrent les true crime podcasts, qui ont amplifié cette tendance en ancrant ces récits dans une pseudo-réalité, transformant des drames réels en divertissement.
Des best-sellers contemporains toujours marqués par cette tendance
En juillet 2026, une analyse du classement hebdomadaire du Sunday Times a confirmé que cette recette reste extrêmement rentable. Sur les dix romans de poche les plus vendus outre-Manche, neuf intègrent la mort ou la menace pesant sur au moins un personnage féminin, selon les chiffres rapportés par Courrier International. Parmi les auteurs cités figurent des valeurs sûres du thriller comme Dan Brown, mais aussi des plumes plus récentes comme Alice Feeney, dont les intrigues reposent souvent sur des femmes en danger.
Seul « La Correspondante » de Virginia Evans, publié le 8 janvier 2026 aux éditions La Table Ronde, fait exception. Ce roman épistolaire, centré sur l’art de la correspondance, ne s’inscrit pas dans cette dynamique. Une particularité qui a surpris l’autrice Wendy Jones, laquelle s’est interrogée publiquement sur ce choix éditorial : « C’est quoi cette histoire ? » a-t-elle commenté sur son compte Instagram, avant d’ajouter : « Et donc dans 84 % des livres que les gens ont achetés et lus au Royaume-Uni cette semaine, la victime est féminine ? »
Pourquoi cette recette fonctionne-t-elle encore ?
Plusieurs facteurs expliquent la persistance de ce schéma narratif. D’abord, le thriller féminin répond à une demande du public, notamment féminine, qui trouve dans ces récits une manière de confronter ses propres peurs — celle de l’insécurité, de la trahison ou de la violence — de façon fictive. Comme le soulignait Gillian Flynn dans une interview à The Guardian en 2014, « les lectrices aiment se faire peur, mais à distance ». Cette distance permet d’explorer des thèmes tabous — la misogynie, la manipulation, la violence conjugale — sans que le récit ne sombre dans le mélodrame.
Ensuite, les éditeurs misent sur un formatage narratif éprouvé. Une héroïne en danger, surtout si elle est jeune, belle et vulnérable, garantit une tension immédiate. Ce schéma est facilement reproductible et adaptable à différents sous-genres : polar psychologique, thriller juridique, ou même roman d’espionnage. Enfin, l’essor des plateformes numériques et des réseaux sociaux a accéléré la diffusion de ces récits, les rendant encore plus accessibles et donc plus rentables.
Un phénomène qui interroge : entre succès commercial et stéréotypes persistants
Pour autant, cette tendance soulève des questions sur la représentation des femmes dans la littérature populaire. Certains critiques, comme l’autrice Wendy Jones, y voient une banalisation de la violence faite aux femmes, réduite à un simple ressort narratif. Dans une société où les violences sexistes restent un enjeu sociétal majeur, la récurrence de ce motif peut donner l’impression que ces thèmes sont traités de manière superficielle, voire complaisante.
D’autres, à l’inverse, estiment que cette recette permet d’aborder des sujets graves sous un angle grand public. Denise Mina, par exemple, rappelle que ces récits reflètent une réalité sociale : « Les femmes sont statistiquement plus souvent victimes de violences que les hommes. Pourquoi la littérature devrait-elle ignorer cette vérité ? » Cependant, la question reste entière : jusqu’où peut-on aller dans l’exploitation de ces thèmes sans tomber dans la surenchère ou la trivialisation ?
Ce débat dépasse le cadre littéraire. Il interroge aussi les attentes du public et la responsabilité des auteurs et des éditeurs. Faut-il continuer à exploiter ce filon, ou faut-il, au contraire, repenser la manière dont les femmes sont représentées dans la fiction ? Une chose est certaine : le thriller féminin, qu’on l’aime ou qu’on le critique, n’est pas près de disparaître.
Cette figure répond à une demande du public pour des récits mettant en scène des tensions psychologiques et des dangers concrets. Historiquement, elle permet aussi de jouer sur les stéréotypes de genre, où la vulnérabilité féminine sert de catalyseur à l’intrigue. Les éditeurs, conscients de son succès commercial, perpétuent ce schéma pour maximiser les ventes.