Alors que l’intelligence artificielle transforme en profondeur les secteurs économiques et industriels, l’Europe renforce son arsenal pour réduire sa dépendance aux technologies étrangères. Selon Numerama, la Commission européenne a présenté ce mercredi 3 juin 2026 une version actualisée de son European Chips Act, baptisée Chips Act 2.0. Ce texte s’inscrit dans une stratégie plus large visant à sécuriser l’autonomie technologique de l’Union, alors que plus de 80 % de ses infrastructures numériques reposent sur des fournisseurs extérieurs.
Ce qu'il faut retenir
- La Commission européenne a dévoilé le Chips Act 2.0 le 3 juin 2026, trois ans après l’adoption de l’European Chips Act initial.
- Ce nouveau texte vise à accélérer la production de puces souveraines et à briser la dépendance aux fournisseurs non-européens, qui représentent plus de 80 % du marché des semi-conducteurs.
- Le marché mondial des puces devrait dépasser les 1 000 milliards d’euros d’ici 2030, porté par la demande en composants pour l’IA, estimés à plus de 70 % du marché à la fin de la décennie.
- Bruxelles mise sur une approche « écosystémique » pour rapprocher fabricants et clients finaux, en activant plusieurs leviers : permis accélérés, labels régionaux, formations ciblées et outils d’anticipation des crises.
- Un appel à projets pour les méga-usines en IA est prévu dès juillet 2026, avant une adoption définitive du texte par le Parlement européen et le Conseil de l’UE.
Un contexte géopolitique sous tension
L’accélération de ce plan s’explique par un double constat. D’une part, l’explosion de la demande en puces, tirée par l’essor de l’IA et la numérisation des sociétés. Selon les projections de la Commission, le marché mondial des semi-conducteurs, évalué à 595 milliards d’euros en 2025, devrait franchir le seuil symbolique des 1 000 milliards en 2030. D’autre part, la concentration des capacités de production et de conception entre les mains de quelques acteurs américains et asiatiques. Henna Virkkunen, vice-présidente de la Commission chargée de la souveraineté technologique, a rappelé l’urgence de la situation : « Plus de 80 % des produits, services et infrastructures numériques de l’Union dépendent de fournisseurs non-européens. »
Cette dépendance expose l’Europe à des risques stratégiques. Ursula von der Leyen, présidente de la Commission, a souligné lors de l’annonce du Chips Act 2.0 : « Nous ne pouvons pas nous permettre de dépendre des autres pour les technologies qui font tourner nos hôpitaux, stabilisent nos réseaux énergétiques et sécurisent nos services. » Pour l’exécutif européen, la maîtrise des puces est indissociable de celle de l’IA, dont les composants représenteront plus de 70 % du marché global des semi-conducteurs d’ici 2030. Or, l’Europe reste absente des segments clés de la conception et de la fabrication, malgré des atouts comme les laboratoires de recherche ou des fleurons comme ASML, spécialisée en lithographie extrême ultraviolet.
Une réponse « écosystémique » pour briser les verrous
Face à ces défis, la Commission propose une approche globale, articulée autour de quatre axes principaux. Le premier consiste à accélérer les procédures administratives : les permis de construction ou d’extension d’usines seront délivrés en un temps record, afin de fluidifier les investissements. « Cette mise à jour permettra d’accélérer les procédures d’autorisation et de renforcer la coopération », a commenté Bruxelles.
Le deuxième levier repose sur la création d’un label d’excellence régional, destiné à valoriser et soutenir financièrement les territoires clés du secteur. Le troisième vise à combler les pénuries de compétences via des formations ciblées, tandis que le quatrième outil consiste en un système de surveillance pour anticiper les failles dans la chaîne de valeur avant qu’elles ne paralysent la production. Ces mesures s’adressent en priorité aux centres de données, aux prestataires de cloud et aux méga-usines spécialisées dans l’IA, grands consommateurs de semi-conducteurs.
Cette stratégie s’inscrit dans une logique de souveraineté numérique, alors que les tensions géopolitiques se multiplient. Les exemples récents illustrent les risques encourus : un juge de la Cour pénale internationale privé de moyens de paiement américains, ou encore des contrats imposés sous la pression des États-Unis. « Une meilleure résistance à ces coups de pression passe par une chaîne d’approvisionnement diversifiée et une relocalisation des usines », note l’exécutif européen. Le retour au pouvoir de Donald Trump aux États-Unis a, selon plusieurs analystes, accentué cette nécessité.
Les limites d’un plan ambitieux
Malgré son ambition, le Chips Act 2.0 devra surmonter plusieurs obstacles. D’abord, l’Europe part de loin : sa part dans la production mondiale de semi-conducteurs reste limitée à environ 10 %, un chiffre que le texte initial visait pourtant à doubler d’ici 2030. Ensuite, la concurrence internationale est féroce. Les États-Unis et la Chine investissent massivement dans leurs filières, tandis que l’Europe doit composer avec des coûts de production élevés et une main-d’œuvre qualifiée en tension.
Autre défi de taille : l’absence de champions européens dans certains segments critiques. Si ASML domine le marché de la lithographie, aucun acteur européen ne rivalise avec les géants américains comme Nvidia ou Qualcomm dans le design de puces pour l’IA. « L’Europe brille par son absence dans le design et la fabrication des puces », reconnaît la Commission. Enfin, le texte devra convaincre les États membres, souvent réticents à mutualiser des financements ou à sacrifier des souverainetés nationales au profit d’une stratégie continentale.
Reste à savoir si ces mesures suffiront à combler le retard européen face à ses concurrents. Les prochains mois seront déterminants : ils permettront de mesurer l’efficacité des outils proposés et la volonté politique des Vingt-Sept de concrétiser cette souveraineté numérique. Une chose est sûre : dans un monde où l’IA redéfinit les rapports de force, l’Europe ne peut plus se permettre d’être un acteur secondaire.
Le Chips Act initial visait à doubler la part de l’Europe dans la production mondiale de semi-conducteurs, passant de 10 % à 20 % d’ici 2030. Mais trois ans après son adoption, les objectifs restent hors de portée, et la demande en puces a explosé, portée par l’IA. Le Chips Act 2.0 ne cherche donc pas à réviser les objectifs initiaux, mais à accélérer leur réalisation en levant de nouvelles contraintes administratives et industrielles.
Les obstacles sont multiples : des coûts de production élevés, une pénurie de main-d’œuvre qualifiée, et surtout l’absence de champions européens dans les segments clés comme le design de puces pour l’IA. En outre, la concurrence américaine et asiatique est très agressive, avec des investissements massifs dans ces filières. Enfin, la nécessité de concilier les intérêts nationaux avec une stratégie continentale complique la mise en œuvre des mesures.