Au Liban, la mort des travailleurs migrants s’accompagne souvent d’un déni de sépulture digne. Comme le rapporte France 24, cette réalité, mise en lumière par une enquête de L’Orient-Le Jour, révèle un système où les corps sont parfois abandonnés dans des morgues, les consulats refusant de financer leur rapatriement. Un drame humain qui s’ajoute à la précarité de ces travailleurs, souvent invisibilisés de leur vivant comme après leur mort.

Ce qu'il faut retenir

  • Corps abandonnés dans les morgues : des travailleurs migrants décédés au Liban y restent parfois des semaines faute de moyens pour organiser leur enterrement.
  • Cimetières onéreux : les frais de sépulture dans le pays sont prohibitifs pour les familles, souvent privées de ressources financières.
  • Consulats en défaut : plusieurs représentations diplomatiques refusent de prendre en charge le rapatriement des dépouilles, laissant les proches démunis.
  • Solidarité locale : ce sont souvent des associations ou des particuliers qui financent les obsèques, offrant une sépulture aux défunts.
  • Enquête journalistique : l’article de L’Orient-Le Jour, signé par le journaliste Emmanuel Haddad, a révélé cette situation méconnue.

Une gestion funéraire inégalitaire

Le Liban, pays accueillant des milliers de travailleurs migrants – principalement originaires d’Afrique et d’Asie –, peine à leur offrir une fin de vie digne. Selon les témoignages recueillis par Emmanuel Haddad pour L’Orient-Le Jour, certains corps restent « oubliés dans les morgues pendant des semaines, voire des mois », faute de moyens pour organiser leur transfert ou leur enterrement. « Le problème n’est pas seulement financier, mais aussi lié à l’absence de volonté politique ou administrative », a-t-il expliqué à France 24. Les consulats, souvent pointés du doigt, invoquent des procédures bureaucratiques ou le manque de fonds pour justifier leur inaction.

Les familles, généralement restées dans les pays d’origine, se retrouvent dans l’incapacité de régler les frais liés au décès. Les coûts des sépultures au Liban sont en effet bien supérieurs à ceux pratiqués dans les pays d’origine de ces travailleurs. « Pour une famille en Éthiopie ou au Bangladesh, envoyer 3 000 à 5 000 dollars pour rapatrier un proche décédé est souvent impossible », précise le journaliste. Résultat : des dépouilles s’accumulent dans des frigos publics ou des hôpitaux, tandis que les proches ignorent souvent le sort réservé à leurs défunts.

Des consulats en première ligne, mais souvent défaillants

Parmi les cas les plus emblématiques figurent ceux des travailleurs sri-lankais, éthiopiens ou bangladais, dont les consulats refusent systématiquement de prendre en charge les frais de rapatriement. « Certains États n’ont tout simplement pas les moyens, d’autres ne voient pas l’intérêt d’investir dans leurs ressortissants à l’étranger », analyse un responsable associatif interrogé par France 24. En 2025, selon les chiffres du ministère libanais des Affaires sociales, plus de 120 travailleurs migrants sont décédés dans le pays, sans que leurs consulats ne daignent intervenir dans la majorité des cas.

Cette situation a poussé des associations locales à monter au créneau. Des collectifs comme Anti-Racism Movement ou Caritas Liban financent aujourd’hui une partie des enterrements, permettant à certains défunts d’avoir une sépulture – même modeste. « Sans cette solidarité, ces corps seraient restés dans l’anonymat, sans même une pierre tombale », souligne un membre de Caritas. Pourtant, ces initiatives restent ponctuelles et ne couvrent qu’une infime partie des besoins.

Une enquête qui révèle une crise structurelle

L’enquête de Emmanuel Haddad, publiée dans L’Orient-Le Jour, a mis en lumière l’ampleur du phénomène. Le journaliste a sillonné le Liban pour recueillir des témoignages, consulter des archives judiciaires et interroger des responsables consulaires. Son travail révèle une chaîne de négligences : des hôpitaux qui ne contactent pas les familles, des consulats qui ignorent les demandes, et une société libanaise elle-même divisée sur la question migratoire.

« Le Liban, en proie à une crise économique sans précédent, a tendance à considérer les travailleurs migrants comme une variable d’ajustement », explique Haddad. Les réformes promises par le gouvernement pour améliorer leur condition restent lettre morte. Pourtant, ces travailleurs représentent une part essentielle de l’économie locale, notamment dans les secteurs de la construction, de l’agriculture ou du travail domestique. Leur invisibilisation, même après la mort, en dit long sur leur statut dans le pays.

Et maintenant ?

Alors que le Liban reste englué dans une crise politique et sociale, la question des sépultures des travailleurs migrants pourrait devenir un symbole de leur lutte pour la dignité. Plusieurs associations ont déposé des recours devant les tribunaux libanais pour exiger que l’État prenne en charge les frais funéraires. Une décision de justice est attendue d’ici la fin de l’année 2026. Par ailleurs, des discussions sont en cours au sein de la Ligue arabe pour harmoniser les règles de rapatriement des dépouilles, mais aucun calendrier n’a encore été arrêté.

Cette crise révèle une fois de plus les failles d’un système qui peine à protéger les plus vulnérables. Tant que les travailleurs migrants seront considérés comme des citoyens de seconde zone, leur mort, elle aussi, restera une affaire négligée – sauf si la société civile et la justice s’en emparent résolument.

D’après les données du ministère libanais des Affaires sociales, les travailleurs migrants décédés au Liban en 2025 provenaient majoritairement d’Éthiopie, du Bangladesh, du Sri Lanka, des Philippines et d’Égypte. Ces nationalités reflètent les principaux flux migratoires vers le Liban, souvent liés à des contrats de travail dans le secteur domestique ou la construction.