À Massy, en Essonne, comme dans de nombreuses villes françaises, les librairies indépendantes voient leur fréquentation s’effriter. Depuis le début de l’année 2026, les chiffres du syndicat de la librairie française confirment cette tendance : le chiffre d’affaires global du secteur recule de 2,5 % sur les quatre premiers mois, avec des baisses atteignant 5 % en dehors de Paris et sa petite couronne. Plusieurs librairies emblématiques ont récemment été placées en redressement judiciaire, dont le groupe Nosoli – qui regroupe Furet du Nord et Decitre – le 1er juin 2026, et Gibert Joseph, premier libraire indépendant de France, il y a un peu plus d’un mois. Selon Franceinfo - Culture, ces difficultés illustrent un secteur en crise, où les obstacles se multiplient pour les « temples du livre ».

Ce qu'il faut retenir

  • Le chiffre d’affaires des librairies indépendantes a reculé de 2,5 % en France sur les quatre premiers mois de 2026, avec des baisses atteignant 5 % hors région parisienne, d’après le syndicat de la librairie française.
  • Plusieurs enseignes majeures ont été placées en redressement judiciaire en 2026, dont le groupe Nosoli (Furet du Nord, Decitre) et Gibert Joseph.
  • La baisse du budget du Pass culture, réduit depuis trois ans, a perturbé l’économie de nombreuses librairies, privées de ressources autrefois dédiées à des rayons comme la bande dessinée.
  • Les charges augmentent (transports, loyers), tandis que les marges des libraires se réduisent, menaçant leur pérennité.
  • Certaines librairies tentent de survivre en développant des activités complémentaires, comme la papeterie, qui représente désormais 15 à 20 % du chiffre d’affaires dans certaines enseignes.
  • En 2024, 57 nouvelles librairies ont ouvert en France, un chiffre bien inférieur aux 108 ouvertures annuelles en moyenne entre 2021 et 2023.

Des habitudes de consommation en mutation

Le déclin des librairies indépendantes s’explique en partie par une transformation des comportements d’achat. À Massy-Palaiseau, Catherine, retraitée, avoue réduire ses visites en librairie par manque de budget : « Avant, j’y allais tous les mois. Maintenant, c’est tous les trois ou quatre mois », confie-t-elle. D’autres, comme Lydia, mère de famille, privilégient désormais les achats en ligne. « Quand on doit acheter un livre, on va sur Amazon. C’est un gain de temps », explique-t-elle, soulignant que la plateforme permet de recevoir les ouvrages le lendemain. Ces choix, motivés par la praticité, s’ajoutent à une baisse générale du goût pour la lecture, notamment chez les jeunes. « Mes amis de la fac, il y en a peu qui lisent. Le téléphone est plus attractif », observe Anaïs, rencontrée dans le centre-ville de Massy.

Les évolutions technologiques et sociales ont également un impact sur les rituels de lecture. Daniele, assise sur un banc devant l’Arborescence – une librairie indépendante de Massy –, confie avoir délaissé les livres depuis le décès de son mari, un an plus tôt. « À 18h, je regarde *Slam* », précise-t-elle, évoquant une série télévisée. Ces changements de habitudes, combinés à des contraintes financières, expliquent en partie la désertion des librairies traditionnelles.

Un modèle économique fragilisé

Pour Elise Guillaume, gérante de l’Arborescence, la crise actuelle est avant tout économique. Après un chiffre d’affaires de 650 000 euros en 2021, au plus fort de la période post-Covid, son activité est tombée à 480 000 euros en 2026. « La baisse des moyens octroyés par l’État au Pass culture y est pour beaucoup », souligne-t-elle. Autrefois, ce dispositif avait permis d’exploser certains rayons, comme celui des mangas, avant que les financements ne soient progressivement réduits. « Ça a perturbé l’économie de la librairie », déplore-t-elle. Parallèlement, les charges explosent : « Le coût des transports principalement, le loyer même s’il était prévu qu’il monte. »

Pour faire face, Elise Guillaume a dû réduire ses effectifs : l’équivalent de deux temps pleins sur trois a été supprimé. Elle a également embauché un apprenti et contracté un nouvel emprunt via une association de librairies pour tenter de renflouer sa trésorerie. « J’espère que ça va me permettre de passer l’été sereinement. Pour l’instant, je n’arrive pas trop à envisager la suite. Je me concentre sur le temps court », admet-elle. Malgré ces difficultés, elle maintient une activité culturelle en organisant des rencontres, un moyen de fidéliser une clientèle de plus en plus restreinte.

La papeterie, planche de salut de certaines librairies

Face à la baisse des ventes de livres, certaines librairies indépendantes misent sur la diversification. À Montreuil, en Seine-Saint-Denis, la librairie Folies d’Encre a vu sa part de chiffre d’affaires générée par la papeterie – carnets, matériel scolaire, Beaux-Arts – atteindre 15 à 20 %. « Ça me permet de maintenir un rayon poésie ou théâtre », explique Amanda Spiegel, gérante de l’enseigne et vice-présidente du syndicat de la librairie française. Contrairement aux livres, dont les prix sont fixés par les éditeurs et identiques partout en France, la papeterie offre une marge de manœuvre aux commerçants. « Le prix sur l’étiquette est choisi par nous, pas imposé », précise-t-elle.

Cette stratégie ne résout pas tous les problèmes. Les libraires réclament notamment une révision des remises consenties par les éditeurs. « La remise minimum que l’on a revendiquée pendant longtemps était de 36 %, mais avec l’inflation, il faut regagner de la marge : au moins 37 ou 38 % », insiste Amanda Spiegel. « Sinon, il va y avoir des vagues de fermetures de librairies. On n’a pas besoin de récupérer grand-chose pour sortir la tête de l’eau et dépasser cette crise. » Les éditeurs, de leur côté, justifient ces tarifs par un système de prix unique du livre, conçu pour protéger les librairies indépendantes.

Un avenir incertain pour le secteur

Malgré une légère compensation grâce à l’ouverture de 57 nouvelles librairies en 2024, le bilan reste préoccupant. Ce chiffre est en effet bien inférieur aux 108 ouvertures annuelles en moyenne entre 2021 et 2023, selon le Centre national du livre. Le secteur reste l’un des commerces « les moins rentables » de France, selon les professionnels. Les syndicats, dont celui de la librairie française, appellent à une réforme structurelle : « Une taxe sur les gros éditeurs et les plateformes pourrait rééquilibrer la situation », suggère Amanda Spiegel. Cette mesure vise notamment à compenser la concurrence déloyale des géants du numérique, comme Amazon, qui captent une part croissante du marché du livre.

Et maintenant ?

Les prochains mois seront déterminants pour le secteur. Une réforme du Pass culture est attendue, tandis que les négociations entre libraires et éditeurs sur les remises pourraient aboutir d’ici la fin de l’année. Les pouvoirs publics pourraient également être amenés à revoir leur soutien aux librairies, alors que les charges continuent de peser sur leur équilibre financier. Reste à voir si ces mesures suffiront à inverser une tendance qui, depuis 2024, voit plus de fermetures que d’ouvertures.

Face à ces défis, les librairies indépendantes tentent de s’adapter, mais leur survie dépendra autant de leur capacité à innover que des décisions politiques et économiques à venir. Pour l’instant, leur combat se résume à une équation simple : maintenir un lien avec les lecteurs, tout en préservant un modèle économique déjà fragilisé.

La baisse des crédits alloués au Pass culture s’inscrit dans un contexte de restrictions budgétaires de l’État. Selon les informations communiquées par le ministère de la Culture, les enveloppes ont été revues à la baisse pour recentrer les aides sur les publics prioritaires, sans pour autant préciser de chiffres exacts. Cette réduction a directement impacté les librairies, qui dépendaient de ces financements pour dynamiser des rayons comme la bande dessinée ou la jeunesse.

Plusieurs pistes sont évoquées par les professionnels. Outre la diversification vers la papeterie ou les produits culturels dérivés, les libraires réclament une hausse des remises accordées par les éditeurs – actuellement fixées à 36 % en moyenne – et une taxe sur les géants du numérique comme Amazon. Certains appellent également à un renforcement des aides locales, notamment via les régions et les municipalités.