Alors que la Libye peine depuis quinze ans à se relever des fractures politiques consécutives à la chute du régime de Mouammar Kadhafi, en 2011, le pays doit désormais composer avec une crise hydrique qui s’aggrave d’année en année. Selon Courrier International, cette situation est aggravée par des tensions géopolitiques persistantes et des enjeux climatiques de plus en plus pressants.
Ce qu'il faut retenir
- La Libye figure parmi les pays du Maghreb les plus exposés au stress hydrique, avec moins de 100 mm de pluie par an sur 93 % de son territoire.
- Près de 100 % des besoins en eau du pays proviennent de nappes souterraines non renouvelables, alimentées par la « grande rivière artificielle », un projet pharaonique lancé dans les années 1980.
- La production d’eau de cette infrastructure a atteint en juillet 2026 un record de 1 million de mètres cubes par jour, un niveau inédit depuis 2011.
- Les raccordements illégaux aux conduites d’eau et l’absence de législation contre la dégradation des terres arables accélèrent la désertification, qui gagne du terrain sur seulement 1 % de terres cultivables.
- Les sécheresses d’octobre et novembre 2025 ont réduit de 20 % la production céréalière en 2026, obligeant le pays à importer 3,3 millions de tonnes de céréales, soit une hausse de 7 % par rapport aux années précédentes.
Une dépendance historique aux nappes fossiles
La Libye repose depuis des décennies sur l’exploitation intensive de ses ressources en eau souterraine, une stratégie initiée dans les années 1980 sous l’impulsion de Kadhafi. Selon Courrier International, ce choix, bien que permettant de subvenir aux besoins des villes du Nord, notamment de la capitale Tripoli, expose le pays à un risque accru de pénuries dans les années à venir. « Le ciel est avare en précipitations, avec moins de 100 millimètres de pluie par an sur 93 % de la surface du pays », souligne le Programme des Nations unies pour le développement (Pnud), qui classe la Libye parmi les pays du Maghreb les plus vulnérables au stress hydrique.
Cette dépendance se matérialise par la « grande rivière artificielle », un réseau de canalisations de plus de 4 000 kilomètres conçu pour acheminer l’eau depuis des nappes fossiles situées dans le sud du pays. Début juillet 2026, la direction de cette infrastructure a annoncé avoir battu un record de production, avec 1 million de mètres cubes d’eau distribués quotidiennement — un niveau jamais atteint depuis 2011. Pourtant, cette eau, bien que vitale pour les besoins domestiques, n’est pas considérée comme potable par une partie de la population, contraignant les habitants à se rabattre sur des bouteilles.
Des fuites et des détournements qui aggravent la crise
Cette ressource, déjà limitée, est menacée par des raccordements illégaux aux conduites, une pratique qui prive les réseaux officiels de volumes d’eau précieux. Comme le rapporte Courrier International, l’Autorité de la grande rivière artificielle a lancé une campagne pour identifier et supprimer ces branchements clandestins, sans que les résultats de cette opération ne soient encore connus. « Ces détournements, combinés à l’absence de maintenance des infrastructures, accélèrent l’épuisement des nappes et réduisent la capacité du réseau à répondre aux besoins », explique un responsable du secteur cité par le Libya Observer.
Face à cette situation, des experts appellent à une diversification des sources d’approvisionnement. L’ingénieur agronome Mabrouk Abdel-Daïm, interrogé par le média panarabe Al-Araby Al-Jadeed, plaide pour la réhabilitation des stations de dessalement d’eau de mer, actuellement à l’arrêt sur une grande partie du littoral libyen. De son côté, Abdallah Al-Alwani, professeur d’agriculture à l’université de Benghazi, insiste sur la nécessité d’investir dans le recyclage des eaux usées et la modernisation des techniques d’irrigation pour limiter le gaspillage.
Une gouvernance divisée et une désertification qui progresse
Pourtant, la mise en œuvre de ces solutions se heurte à la fragmentation politique du pays. Depuis la chute de Kadhafi, la Libye est administrée par deux gouvernements rivaux, l’un basé à Tripoli et l’autre à Benghazi, ce qui rend toute politique nationale ambitieuse difficile à appliquer. Selon Courrier International, cette division aggrave la crise hydrique en empêchant l’adoption de législations strictes contre la dégradation des sols. « L’absence de cadre juridique dissuasif favorise l’abattage des arbres et l’arrachage des plantes, accélérant la désertification », constate le journal libyen Al-Wasat.
Le phénomène est d’autant plus préoccupant que l’urbanisation anarchique, en empiétant sur les rares terres arables — qui ne représentent que 1 % du territoire national — réduit encore les capacités agricoles du pays. Les sécheresses enregistrées en octobre et novembre 2025 ont eu des répercussions immédiates sur la production céréalière : selon la FAO, celle-ci a chuté de 20 % en 2026 par rapport à la moyenne des cinq années précédentes. Une baisse qui force désormais la Libye à importer 3,3 millions de tonnes de céréales pour la saison agricole en cours, soit une augmentation de 7 % par rapport aux années précédentes.
« La Libye doit impérativement sortir de sa dépendance totale à la grande rivière artificielle et investir dans des solutions durables, comme le dessalement ou le recyclage des eaux. Sans cela, la crise hydrique ne fera qu’empirer. »
— Mabrouk Abdel-Daïm, ingénieur agronome
Un enjeu humanitaire et environnemental
La crise de l’eau en Libye dépasse le simple cadre technique : elle menace la stabilité sociale et économique du pays. Les populations des zones urbaines, dépendantes des bouteilles d’eau pour boire, sont particulièrement vulnérables, tandis que les communautés rurales voient leurs moyens de subsistance s’effriter avec la dégradation des terres arables. Selon Courrier International, cette situation pourrait exacerber les tensions entre régions et alimenter les flux migratoires, notamment vers l’Europe.
Face à ce constat, les organisations internationales multiplient les appels à l’action. La FAO, qui a alerté sur l’augmentation des importations de céréales, souligne que « sans mesures urgentes, la sécurité alimentaire de la Libye sera durablement compromise ». Pour l’heure, les solutions avancées restent largement théoriques, faute de consensus politique. Une chose est sûre : l’été 2026 s’annonce comme une nouvelle période de tension pour un pays déjà sous pression.
Il s’agit d’un réseau de canalisations de plus de 4 000 kilomètres, construit à partir de 1983 sous le régime de Kadhafi pour exploiter les nappes phréatiques fossiles du sud du pays et acheminer l’eau vers les villes côtières, notamment Tripoli. Ce système permet d’alimenter en eau potable et pour l’agriculture près de 70 % de la population libyenne.
Le pays reçoit moins de 100 mm de pluie par an sur 93 % de son territoire, et ses ressources en eau proviennent à plus de 95 % de nappes non renouvelables. Cette dépendance historique, couplée à une urbanisation anarchique et à l’absence de législation protectrice, accélère la désertification et réduit les terres arables à seulement 1 % du territoire.