L’Union européenne s’impose désormais comme la juridiction la plus contraignante pour l’émission et la circulation des stablecoins étrangers, selon une analyse comparative publiée par Judith Arnal Martínez, membre du conseil d’administration et du comité d’audit de la Banque d’Espagne. Cette conclusion, relayée par Patrick Hansen, responsable de la stratégie européenne du géant américain des stablecoins Circle (USDC), s’appuie sur une étude comparant les réglementations de sept grandes juridictions mondiales.
Ce qu’il faut retenir
- L’UE impose une émission locale pour les stablecoins via le modèle « multi-issuance », une exigence unique au monde.
- Seule la réglementation européenne exige une conformité totale à MiCA, même pour les stablecoins non libellés en euros.
- D’autres juridictions comme les États-Unis, les Émirats arabes unis ou le Japon adoptent des approches plus souples, sans obligation d’émission locale.
- La BCE, représentée par Christine Lagarde, privilégie un euro numérique dont le lancement n’est pas attendu avant 2029 au plus tôt.
- Une consultation publique sur la révision du cadre MiCA a été lancée en mai 2026, alors que le règlement n’est en vigueur que depuis 18 mois.
Une réglementation européenne radicalement différente des autres grands blocs
Contrairement à d’autres régions du monde, l’Union européenne a choisi une approche radicale en matière de régulation des stablecoins étrangers. Selon l’analyse de Judith Arnal Martínez, l’UE est la seule juridiction à exiger une émission locale, c’est-à-dire que les stablecoins étrangers doivent être émis par des entités établies dans l’UE pour circuler librement. Cette règle, qualifiée de « multi-issuance », contraste fortement avec les pratiques adoptées ailleurs.
Aux États-Unis, les stablecoins étrangers peuvent être reconnus sans obligation d’émission locale. Aux Émirats arabes unis, ils doivent simplement être enregistrés. Au Japon, ils sont distribués via des entités agréées localement. Des pays comme la Suisse, le Royaume-Uni ou Singapour autorisent leur circulation sous certaines limitations, mais sans imposer de cadre aussi strict que celui de l’UE. « La logique n’est pas binaire entre ouvert et fermé », souligne Patrick Hansen. « Une voie médiane, fondée sur des exigences proportionnées et ciblées, reste possible. »
Un euro numérique toujours attendu, tandis que l’UE durcit le ton
Cette position restrictive de l’UE s’inscrit dans un contexte où la Banque centrale européenne (BCE), sous l’impulsion de sa présidente Christine Lagarde, affiche une méfiance marquée envers les stablecoins. Lagarde a maintes fois exprimé sa préférence pour un euro numérique, qu’elle juge plus sûr pour les paiements et moins susceptible de renforcer l’influence du dollar dans l’économie mondiale. Pourtant, le lancement d’une monnaie numérique de banque centrale (MNBC) en Europe n’est pas envisagé avant 2029, selon les dernières projections.
Dans l’intervalle, l’UE a mis en place le règlement Markets in Crypto-Assets (MiCA), entré en vigueur en juillet 2024. Ce cadre impose aux émetteurs de stablecoins des obligations strictes, notamment en matière de transparence, de réserves de liquidités et de limites d’émission. Pour les stablecoins non libellés en euros utilisés à grande échelle, l’UE va même plus loin en instaurant des plafonds d’émission, une mesure unique en son genre.
MiCA sous pression : la Commission européenne lance une révision
Alors que le règlement MiCA n’a que 18 mois d’existence, la Commission européenne a ouvert en mai 2026 une période de consultation pour réviser certains de ses aspects, jugés trop rigides par une partie du secteur. Judith Arnal Martínez plaide pour un cadre « plus proportionné », fondé sur la reconnaissance mutuelle des stablecoins mondiaux plutôt que sur une approche d’exclusion systématique. « Il est essentiel de préserver les bénéfices d’un marché intrinsèquement mondial tout en appliquant des exigences locales fondées sur les risques », a déclaré Patrick Hansen.
Cette révision intervient alors que la concurrence s’intensifie. Aux États-Unis, le GENIUS Act, porté par l’administration Trump, vise à promouvoir le dollar numérique et à faciliter l’adoption des stablecoins à l’échelle mondiale. Une dynamique qui contraste avec la posture européenne, perçue comme une tentative de contrôle accru sur un secteur en pleine expansion.
« L’Europe est la juridiction la plus restrictive au monde en matière de contrôle et de réglementation des stablecoins étrangers. » — Patrick Hansen, responsable de la stratégie européenne de Circle
Un enjeu stratégique pour l’autonomie monétaire européenne
Derrière la question des stablecoins se profile un débat plus large sur l’autonomie monétaire de l’Europe. En limitant l’accès des stablecoins étrangers, l’UE cherche à protéger son système de paiements et à éviter une dépendance accrue au dollar. Pourtant, cette approche pourrait aussi freiner l’innovation et pousser les acteurs du secteur à se tourner vers d’autres juridictions plus accommodantes.
La révision de MiCA offre une opportunité de rééquilibrer cette stratégie. Une solution intermédiaire, combinant contrôle et ouverture, pourrait permettre à l’Europe de préserver sa souveraineté monétaire sans étouffer un secteur en plein essor. Reste à savoir si les institutions européennes parviendront à trouver ce juste milieu avant que les stablecoins ne deviennent incontournables dans les paiements transfrontaliers.
L’UE exige une émission locale pour garantir un contrôle strict sur les stablecoins circulant dans l’espace européen. Cette mesure vise à limiter les risques systémiques liés à des actifs non régulés ou émis hors de l’UE, tout en renforçant la transparence et la stabilité financière. Selon Patrick Hansen, cette approche reflète une méfiance historique envers les cryptomonnaies stables, perçues comme une menace pour la souveraineté monétaire européenne.
La Commission européenne a lancé une consultation publique en mai 2026 pour réviser certains aspects du règlement MiCA. Les résultats de cette consultation devraient être connus à l’automne 2026, avec une possible entrée en vigueur des modifications en 2027. L’objectif est d’adapter le cadre réglementaire à l’évolution rapide du marché des cryptomonnaies, alors que MiCA n’est opérationnel que depuis 18 mois.