Depuis plus de deux décennies, la station balnéaire d’Ostie, à quelques kilomètres de Rome, était le théâtre d’une occupation illégale et systématique de son littoral par une poignée d’établissements privés. Mais depuis 2025, la donne a changé, selon Courrier International, qui reprend un reportage du supplément Il Venerdì di Repubblica. Après des années de tergiversations judiciaires et politiques, la municipalité romaine, dirigée par Roberto Gualtieri, a lancé une vaste opération de mise en conformité des concessions balnéaires. Objectif : rendre accessible à tous un espace jusqu’ici réservé à une élite, tout en introduisant une concurrence saine dans un secteur historiquement verrouillé.

Ce qu'il faut retenir

  • En 2025, la Ville de Rome a lancé des appels d’offres pour 31 concessions balnéaires à Ostie, mettant fin à des décennies de renouvellements automatiques.
  • Les nouveaux contrats imposent un droit d’occupation minimum de 2 % du chiffre d’affaires, contre des loyers auparavant dérisoires, voire inexistants pour certains établissements.
  • Parmi les 31 concessions attribuées, 30 % ont été remportées par de nouveaux exploitants, introduisant une concurrence inédite dans ce secteur.
  • Le plan prévoit la création de plages gratuites couvrant plus de la moitié du littoral et un accès à la mer tous les 300 mètres, avec un minimum de 3 mètres de libre.
  • Des dettes colossales, s’élevant à plus d’un million d’euros pour certains établissements, ont été révélées lors de cette restructuration.

Un héritage de décennies d’abus

Pendant près de vingt ans, les plages d’Ostie ont été transformées en chasse gardée par des établissements balnéaires qui érigeaient des murs – maçonnés, en bois ou végétalisés – pour bloquer l’accès au public. Ces constructions illégales, souvent réalisées sans autorisation, étaient protégées par un système de renouvellements automatiques des concessions tous les six ans. Une pratique qui n’a pris fin qu’en 2010, lorsque le Parlement italien a aboli le « droit de reconduction », avant que le Conseil d’État ne tranche définitivement en 2021 : plus de prorogations possibles.

Pourtant, malgré cette décision historique, les recours juridiques et les lenteurs administratives ont retardé toute avancée concrète. Ce n’est qu’en 2024, sous l’impulsion de l’équipe de Roberto Gualtieri, que la mairie de Rome a repris en main le dossier, retirant aux autorités locales d’Ostie, jusqu’alors complaisantes avec les plagistes. Giorgia Meloni, alors présidente du Conseil, a repoussé la date butoir à 2027, offrant une fenêtre de tir pour mener à bien cette restructuration.

Un chantier titanesque et ses conséquences

Les travaux, actuellement en cours, visent à démanteler les infrastructures illégales et à réorganiser l’espace pour le rendre accessible. D’ici l’été 2027, les voitures ne pourront plus stationner directement sur la plage. Elles devront se garer au niveau du rond-point du terminus du Metromare, une ligne ferroviaire reliant Rome à Ostie. Des navettes électriques desserviront ensuite les différentes plages toutes les quelques minutes, un système inspiré des modèles démocratiques comme le métro new-yorkais vers Brighton Beach.

Parmi les projets phares figure la création de deux plages gratuites de 150 mètres de long de part et d’autre de la jetée, où les baigneurs pourront enfin accéder à la mer sans avoir à parcourir des centaines de mètres pour trouver un espace libre. Par ailleurs, le plan impose que les plages gratuites aménagées représentent plus de la moitié du littoral, une mesure destinée à briser le monopole des établissements privés.

Des résistances et des dettes cachées

Cette restructuration ne fait pas l’unanimité. Massimo Muzzarelli, président de la fédération romaine des établissements balnéaires, critique vivement les nouvelles règles. Selon lui, le droit d’occupation fixé à 2 % du chiffre d’affaires, voire jusqu’à 12 % pour certains contrats, est disproportionné. « Avec une marge de 10 à 15 % par an, comment peut-on reverser 5 % à la commune sans mettre l’équilibre économique en péril ? » s’interroge-t-il, évoquant même un risque de faillite pour de nombreux établissements. Pourtant, ses arguments peinent à convaincre : Muzzarelli est lui-même l’ancien propriétaire du Sporting Beach, dont la dette s’élève à 670 000 euros auprès du service des domaines. Le Kursaal et l’Arcobaleno Beach, deux autres établissements emblématiques, cumulent à eux seuls plus d’1,5 million d’euros d’impayés.

Pour Danilo Ruggiero, président de l’association Mare Libero (Mer libre), cette situation illustre l’échec d’un système où « pendant vingt ans, rien n’a été fait ». Selon lui, l’État des lieux réalisé en 2024 a permis de mettre en lumière des centaines d’infrastructures illégales, des cabines aux paillotes en passant par des bars construits sans autorisation. « Ceux qui étaient en infraction ont dû se mettre en règle, sous peine de perdre leur concession », précise-t-il.

Un symbole fort : la fin des clans mafieux

Parmi les établissements démantelés figure le Village, géré par le clan Fasciani, une famille historique de la mafia locale. Les travaux de démolition, toujours en cours en mai 2026, laissent entrevoir un symbole politique fort : une coopérative sociale composée majoritairement de jeunes a remporté le marché pour gérer cette plage dès cet été. « C’est un choix politique clair, celui de confier la gestion du littoral à des acteurs nouveaux, loin des réseaux d’influence du passé », souligne Tobia Zevi, adjoint au maire de Rome en charge du dossier.

Cependant, les craintes de représailles persistent. En 2025, des incendies criminels avaient déjà visé des infrastructures en cours de démolition, un modus operandi connu des clans mafieux de la région. « On ne peut écarter tout risque, mais la priorité est de rétablir la légalité », confie Zevi, conscient que le chantier dépasse le simple cadre urbanistique pour toucher à la crédibilité même de la mairie.

Et maintenant ?

Les prochaines étapes seront déterminantes. D’ici l’été 2027, la municipalité devra finaliser les appels d’offres et attribuer les dernières concessions dans le cadre du Plan d’utilisation des plages (PUA). Ce document, encore en élaboration, déterminera l’avenir du littoral sur le long terme. Parallèlement, les autorités devront surveiller l’application des nouvelles règles, notamment en matière de droit d’occupation et de gestion des espaces publics. Enfin, la question des emplois menacés – plus d’un millier de saisonniers pourraient perdre leur travail – reste un défi social majeur. La mairie a promis des mesures d’accompagnement, mais leur mise en œuvre reste à prouver.

Un modèle pour l’Italie ?

Le cas d’Ostie suscite déjà des débats au-delà des frontières romaines. Le Laboratoire d’urbanisme (LabUr) de Paula Dejesus, candidate à la mairie d’Ostie en 2026, critique les appels d’offres, qu’elle juge « truffés d’erreurs ». Selon elle, le système favorise les grands groupes au détriment des petits exploitants, perpétuant ainsi les dérives du passé. « Sous le vernis de la légalité formelle, ce sont les vieux travers qui reviennent », dénonce-t-elle.

Pour Tobia Zevi, l’enjeu dépasse Ostie : « On passe de l’abus généralisé à la légalité contagieuse. Si cela fonctionne ici, ce modèle pourrait inspirer d’autres villes côtières italiennes ». Pourtant, les opposants, comme les quelque 12 000 abonnés du groupe Facebook Ostia Wakeup, persistent à voir dans cette réforme une « conspiration » visant à tuer la station. « Ostie est morte ! Vous l’avez tuée ! », pouvait-on lire dans un de leurs posts récents.

Quoi qu’il en soit, une chose est sûre : Ostie entre dans une nouvelle ère. Entre espoirs de démocratisation, craintes économiques et ombres du passé, la plage romaine se transforme sous nos yeux – et sous le béton, la mer tente de reprendre ses droits.

Pendant des décennies, les établissements balnéaires d’Ostie ont érigé des murs ou des haies pour bloquer l’accès à la mer, transformant un espace public en propriété privée. Ce phénomène a été rendu possible par un système de renouvellements automatiques des concessions, aboli seulement en 2010 par le Parlement italien.

Selon les données communiquées par le Service du patrimoine et de la politique du logement, certains établissements comme le Kursaal ou l’Arcobaleno Beach cumulent des dettes dépassant le million d’euros. Massimo Muzzarelli, président de la fédération des établissements balnéaires, doit quant à lui 670 000 euros.