Une chercheuse du CNRS, Mélanie Gourarier, revient dans un entretien accordé au Monde sur l’idée selon laquelle les nouvelles représentations masculines incarneraient une véritable rupture vers plus d’égalité. Selon elle, ces archétypes ne seraient que des reflets d’un patriarcat en constante mutation, se réinventant sous couvert de modernité et de déconstruction.

Ce qu'il faut retenir

  • Mélanie Gourarier, anthropologue au CNRS, questionne la nouveauté des archétypes masculins contemporains dans un entretien au Monde.
  • Elle souligne que ces modèles ne représentent pas une rupture réelle avec le patriarcat, mais une de ses formes adaptées au contexte actuel.
  • La chercheuse analyse comment la déconstruction des normes traditionnelles s’accompagne d’une reconduction subtile des rapports de domination.

Une anthropologue face aux illusions du changement

Spécialiste des questions de genre et d’anthropologie sociale, Mélanie Gourarier interroge depuis plusieurs années les dynamiques de pouvoir au sein des sociétés contemporaines. Dans un entretien accordé au Monde, elle met en lumière une apparente contradiction : alors que les discours sur l’égalité entre les sexes gagnent en visibilité, les structures patriarcales semblent persister sous des formes renouvelées. Pour la chercheuse, ces évolutions ne constituent pas une révolution culturelle, mais plutôt une adaptation du système en place.

Selon elle, les archétypes masculins actuels, souvent présentés comme progressistes, ne remettent pas fondamentalement en cause les hiérarchies traditionnelles. Bien au contraire, ils en intégreraient les codes sous des apparences modernisées. Gourarier rappelle que le patriarcat a toujours su se métamorphoser pour survivre, intégrant parfois les critiques qui lui sont adressées afin de mieux les neutraliser.

La déconstruction comme outil de perpétuation des inégalités

Pour Mélanie Gourarier, la rhétorique de la « déconstruction » des normes genrées ne suffit pas à elle seule à transformer les rapports de domination. Elle précise que ces discours peuvent même servir à légitimer de nouvelles formes d’exclusion ou de contrôle social. L’anthropologue cite en exemple la valorisation excessive de certaines figures masculines, comme le « père moderne » ou l’« homme sensible », qui, sous couvert d’inclusivité, reconduisent des attentes normatives parfois plus rigides que les modèles traditionnels.

Elle cite également l’influence des réseaux sociaux, où la performance de l’égalité – par le partage de contenus militants ou la participation à des mouvements comme le #MeToo – peut donner l’illusion d’un changement profond. Or, pour Gourarier, ces engagements restent souvent superficiels, faute de transformations structurelles dans les institutions ou les mentalités.

« Sous le couvert de la nouveauté et de la déconstruction, le patriarcat ne fait que se réinventer », déclare Mélanie Gourarier. « Ce qui est présenté comme une avancée vers un futur plus égalitaire relève en réalité d’une adaptation des rapports de pouvoir existants. »

Un débat qui dépasse le cadre académique

Les analyses de Mélanie Gourarier s’inscrivent dans un débat plus large sur les stratégies de résistance des systèmes oppressifs. Ses travaux, notamment dans l’ouvrage Les Filles et leurs mères (2022), explorent comment les dynamiques familiales et sociales reproduisent, malgré les apparences, les inégalités de genre. Ses prises de position, relayées par le Monde, contribuent à alimenter une réflexion critique sur les discours contemporains autour de la masculinité et de l’égalité.

Ses propositions rejoignent celles d’autres chercheurs, comme le sociologue Pierre Bourdieu, qui avait déjà souligné dans La Domination masculine (1998) la capacité du système patriarcal à se maintenir en intégrant des éléments de sa propre remise en question. Pour Gourarier, l’enjeu n’est donc pas tant de dénoncer les nouvelles figures masculines que d’en analyser les fonctions réelles au sein de la société.

Et maintenant ?

Les travaux de Mélanie Gourarier pourraient alimenter les discussions lors des prochains colloques universitaires sur le genre, prévus pour l’automne 2026. Une publication plus détaillée de ses recherches est également attendue dans les mois à venir, ce qui pourrait renforcer le débat public sur la persistance des inégalités structurelles malgré les avancées législatives en matière d’égalité femmes-hommes. La chercheuse devrait par ailleurs intervenir lors d’un cycle de conférences organisé par le CNRS en juin prochain.

En attendant, ses propos rappellent que les luttes pour l’égalité exigent une vigilance constante, loin des effets de mode ou des discours superficiels. Reste à voir si les institutions, les médias et la société civile sauront intégrer cette critique pour aller au-delà des apparences.

Pour l’anthropologue, il s’agit de la capacité du système patriarcal à intégrer des éléments de critique ou de modernité pour mieux se perpétuer. Par exemple, la promotion de figures masculines « sensibles » ou « modernes » peut donner l’illusion d’une rupture avec les stéréotypes traditionnels, alors qu’elle reconduit souvent des normes genrées sous une forme actualisée.