Près de trois millions de bouteilles et canettes de la marque Perrier, produites sur le site de Vergèze (Gard), ont été détruites ou restent bloquées depuis l’été 2025 en raison de contaminations bactériennes ou d’indicateurs de contamination microbiologique, selon Franceinfo - Santé.
Ces révélations, issues de l’enquête de la cellule investigation de Radio France, interviennent alors qu’un concurrent du secteur des eaux minérales naturelles, la société Bonneval basée en Savoie, a saisi la justice pour contester les autorisations préfectorales accordées à Nestlé Waters. Ces autorisations permettent à l’industriel de produire les marques Perrier, Hépar et Contrex avec un traitement de microfiltration à 0,45 micron, un procédé que Bonneval juge contraire à la réglementation sur les eaux minérales naturelles.
Ce qu'il faut retenir
- 2,9 millions de bouteilles et canettes détruites ou bloquées depuis juillet 2025 en raison de contaminations bactériennes ou d’excès de germes revivifiables sur le site de Vergèze (Gard).
- 900 000 bouteilles détruites entre juillet 2025 et mars 2026, dont 401 palettes (370 000 bouteilles) en janvier et 237 palettes (200 000 bouteilles) en janvier également, après détection de bactéries Pseudomonas aeruginosa.
- Plus de deux millions de bouteilles et canettes bloquées dans l’usine, notamment en raison de la présence de bactéries coliformes ou d’excès de germes revivifiables.
- 14 millions de bouteilles et canettes commercialisées malgré des détections de bactéries pathogènes ou de germes revivifiables, après déblocage par la préfecture.
- Un concurrent, Bonneval, a déposé des recours devant les tribunaux administratifs des Vosges et du Gard contre les arrêtés préfectoraux autorisant Nestlé Waters à utiliser des filtres à 0,45 micron.
- La multinationale est également sous pression environnementale : le préfet du Gard l’a mise en demeure à deux reprises pour dépassement des seuils de pollution des eaux usées.
Des destructions massives liées à des contaminations répétées
Les destructions et blocages de produits finis concernent principalement les bouteilles en verre de 75 cl et les bouteilles en plastique d’un litre. Le 23 janvier 2026, 401 palettes, soit environ 370 000 bouteilles, ont été détruites après la détection de bactéries coliformes. Le 29 janvier, 237 palettes de bouteilles en plastique d’un litre, représentant plus de 200 000 bouteilles, ont été détruites en raison de la présence de Pseudomonas aeruginosa, une bactérie pouvant provoquer des infections graves chez les personnes fragiles.
Ces destructions font suite à des détections similaires fin novembre 2025, lorsque des bactéries Pseudomonas avaient été identifiées dans les bouteilles et au niveau du forage. À l’époque, Nestlé Waters avait indiqué qu’une « anomalie avait été détectée », avant d’affirmer que les analyses de vérification ultérieures avaient « écarté une quelconque contamination ». Pourtant, les destructions massives de janvier 2026 contredisent cette version.
Au total, 900 000 bouteilles ont été détruites entre juillet 2025 et mars 2026. Plus de deux millions de bouteilles et canettes restent bloquées dans l’usine de Vergèze en raison de la présence de bactéries coliformes ou d’excès de germes revivifiables. Le 23 mars 2026, près de 300 000 bouteilles en verre de 75 cl ont été détruites sur ordre de la préfecture pour excès de ces germes, bien que leur présence ne constitue pas nécessairement un danger direct pour la santé.
Des produits commercialisés malgré des contaminations avérées
Malgré ces épisodes de contamination, plus de 14 millions de bouteilles et canettes ont finalement été commercialisées après des décisions de « déblocage » prises par la préfecture. Fin janvier 2026, le préfet du Gard a autorisé la mise sur le marché de près de 400 000 bouteilles de Perrier, malgré la détection de Pseudomonas aeruginosa en novembre 2025. Dans le même temps, le groupe détruisait plus de 200 000 bouteilles en raison de cette même contamination.
De même, 600 000 canettes ont été commercialisées fin septembre 2025 après détection de bactéries coliformes, tandis que plus d’un million de canettes sont restées bloquées dans l’usine. L’Agence régionale de santé (ARS) Occitanie précise que les lots concernés sont systématiquement bloqués, recontrôlés par Nestlé Waters, puis remis sur le marché si les analyses sont conformes. L’ARS assure que « les recontrôles effectués par l’industriel étaient tous conformes », mais que Nestlé Waters a « décidé de détruire certaines palettes » sans en expliquer les raisons.
Ces pratiques alimentent les doutes sur la qualité sanitaire des forages exploités par Nestlé Waters, censés être purs à la source selon la réglementation. Les contrôles inopinés menés par l’ARS ont d’ailleurs révélé des difficultés, avec des délais d’attente pouvant atteindre quarante-cinq minutes avant d’accéder aux installations. L’ARS assure que « la situation a été prise en compte ».
Une offensive judiciaire du concurrent Bonneval et une réaction de la filière
Face à ces dysfonctionnements, le minéralier savoyard Bonneval a déposé le 6 mai 2026 des recours devant les tribunaux administratifs des Vosges et du Gard. L’entreprise conteste les arrêtés préfectoraux autorisant Nestlé Waters à produire des eaux minérales naturelles en utilisant des filtres de microfiltration à 0,45 micron. Selon David Merle, directeur général de Bonneval, ces filtres « s’apparentent à un procédé de désinfection partielle » et sont donc contraires à la réglementation, qui interdit tout traitement susceptible de modifier les caractéristiques microbiologiques de l’eau.
« Si une eau est polluée à la source, comment peut-on garantir la sécurité sanitaire sans une désinfection totale ? » a souligné David Merle. Avant de saisir la justice, Bonneval avait adressé des recours gracieux aux préfets des Vosges et du Gard, qui ont tous deux rejeté sa demande. La préfecture des Vosges a explicitement refusé, tandis que celle du Gard n’a pas répondu, ce qui équivaut à un refus implicite.
La contestation ne se limite pas à Bonneval. La Maison des eaux minérales naturelles (MEMN), qui représente la filière, a adressé un courrier à la ministre de la Santé, Stéphanie Rist, pour s’interroger sur la compatibilité des dépassements microbiologiques répétés avec le statut d’eau minérale naturelle. Dans sa réponse datée du 23 avril 2026, la ministre a renvoyé les professionnels vers les préfets et les ARS, tout en affirmant accorder « la plus grande importance au respect du critère de pureté originelle de l’eau ».
Une pression environnementale croissante sur Nestlé Waters
Nestlé Waters est également sous le feu des critiques pour ses pratiques environnementales. Le 26 février 2026, le préfet du Gard a mis en demeure l’entreprise pour la seconde fois depuis décembre 2025 pour dépassement des seuils de matières polluantes à la sortie de la station d’épuration industrielle de Vergèze. Les inspecteurs ont relevé des concentrations atteignant jusqu’à 140 mg/l de demande chimique en oxygène (DCO), soit près de trois fois le seuil autorisé de 50 mg/l.
Le groupe rencontre également des difficultés à respecter les objectifs de consommation d’eau fixés par arrêté préfectoral. Alors qu’il est théoriquement tenu de limiter ses prélèvements à 3,06 litres d’eau utilisés pour produire un litre commercialisé, ce ratio a atteint près de 5 litres en 2025. Cette augmentation s’explique par l’accroissement des opérations de nettoyage, de désinfection et de rinçage, l’usine produisant désormais des boissons gazeuses aromatisées ou sucrées, en plus de l’eau minérale naturelle.
Dans un rapport d’inspection daté du 5 février 2026, la Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement (Dreal) évoque les « difficultés croissantes de l’usine Perrier à traiter ses eaux usées dont les caractéristiques changent avec l’évolution de l’activité du site ».
Ces dysfonctionnements ont conduit à des perquisitions menées par une quarantaine d’agents de la DGCCRF et de l’Oclaesp (Office central de lutte contre les atteintes à l’environnement et à la santé publique) sur les sites de Vergèze et de Vittel. Ces opérations s’inscrivent dans le cadre d’une enquête judiciaire pilotée par le pôle de santé publique de Paris.
Nestlé Waters n’a pas répondu directement aux questions posées par Franceinfo - Santé. Dans une réponse écrite signée par Anne-Charlotte Neau-Juillard, nouvelle directrice de la communication du groupe, l’entreprise affirme que « tous les produits commercialisés peuvent être bus en toute sécurité » et évoque des « allégations infondées », sans préciser lesquelles des informations relayées seraient inexactes.
Cette affaire soulève des questions plus larges sur la régulation des eaux minérales naturelles en France, notamment sur l’application des normes de pureté à la source et sur l’utilisation de procédés de traitement comme la microfiltration. Elle met également en lumière les enjeux environnementaux liés à la production industrielle de boissons, alors que les ressources en eau sont de plus en plus sous tension.
La microfiltration à 0,45 micron est un procédé de filtration qui permet d’éliminer une partie des bactéries présentes dans l’eau. Selon la réglementation, les eaux minérales naturelles doivent être pures à la source, sans traitement susceptible de modifier leurs caractéristiques microbiologiques. La filière des eaux minérales naturelles, ainsi que le concurrent Bonneval, estiment que ce procédé s’apparente à une désinfection partielle, ce qui serait contraire à la loi. Nestlé Waters, de son côté, utilise ces filtres pour ses marques Perrier, Contrex et Hépar.
À ce stade, l’Agence régionale de santé Occitanie et Nestlé Waters assurent que les produits commercialisés sont sûrs. Cependant, la répétition des épisodes de contamination et les destructions massives de lots interrogent sur la fiabilité des contrôles internes et la qualité des eaux issues des forages. Les prochaines analyses et décisions préfectorales ou judiciaires pourraient imposer des mesures correctives, comme des rappels de produits ou des suspensions de production.