Entre 2008 et 2013, la multinationale pétrolière britannique Shell a délibérément continué d’exploiter un oléoduc fortement pollué dans le delta du Niger, malgré des alertes internes répétées. Selon Courrier International, qui s’appuie sur des documents judiciaires transmis à la Haute Cour du Royaume-Uni, la compagnie aurait acheminé des millions de barils de pétrole brut via l’oléoduc Nembe Creek, connu pour ses fuites chroniques. Ces révélations émergent dans le cadre d’une procédure engagée il y a plus de dix ans par le cabinet d’avocats Leigh Day, au nom de plus de 13 000 habitants des communautés de Bille et Ogale, riveraines de la zone contaminée.

Ce qu'il faut retenir

  • Shell a ignoré des alertes internes dès 2008 concernant la pollution de l’oléoduc Nembe Creek, utilisé jusqu’en 2025.
  • Plus de 100 fuites ont été recensées entre 2011 et 2013, attribuées aux infrastructures de Shell Nigeria.
  • Les communautés locales dénoncent des conséquences sanitaires, environnementales et économiques durables.
  • La procédure judiciaire, initiée en 2015, vise la société mère Royal Dutch Shell devant la justice britannique.
  • Les documents internes, consultés par la BBC, confirment la connaissance des risques par la direction de Shell.

Les communautés affectées accusent l’oléoduc Nembe Creek d’être à l’origine de plus d’une centaine de déversements entre 2011 et 2013, directement liés aux installations de Shell Nigeria. Comme le rapporte Courrier International, ces fuites ont entraîné une contamination durable des sols et des cours d’eau, mettant en péril les moyens de subsistance des populations locales. Premium Times, un média nigérian, souligne que les riverains ont subi des perturbations de leur santé, notamment des problèmes respiratoires et cutanés, en lien avec l’exposition prolongée aux hydrocarbures.

Les documents internes transmis à la justice britannique révèlent que Shell avait été alertée dès 2008 sur l’état de l’oléoduc. Pourtant, la compagnie a maintenu son exploitation jusqu’en 2025, date à laquelle elle a cédé l’infrastructure à un consortium local. « Les équipes techniques de Shell Nigeria avaient signalé à plusieurs reprises les risques de fuites majeures, mais aucune mesure corrective n’a été prise », indique un extrait des archives judiciaires cité par la BBC. Cette négligence alléguée est au cœur de la plainte déposée par les communautés de Bille et Ogale, qui réclament des réparations financières et environnementales.

La procédure judiciaire, toujours en cours au Royaume-Uni, a contraint Shell à ouvrir ses archives internes. Selon The Times, ces documents constituent une preuve majeure dans le dossier. Les plaignants, représentés par le cabinet Leigh Day, exigent que la société mère Royal Dutch Shell assume sa responsabilité juridique et financière. « Nous attendons de la justice britannique qu’elle reconnaisse la négligence de Shell et qu’elle ordonne des mesures de dépollution », a déclaré un porte-parole des communautés, cité par Courrier International.

« Les fuites répétées ont détruit nos terres agricoles et contaminé nos sources d’eau potable. Shell savait, et pourtant, elle a continué à exploiter cet oléoduc pendant des années. »
Un habitant d’Ogale, cité dans les documents judiciaires.

Et maintenant ?

La procédure judiciaire, engagée depuis 2015, pourrait aboutir à une décision d’ici fin 2026 ou début 2027. Si les plaignants obtiennent gain de cause, Shell pourrait être condamnée à financer des opérations de dépollution et à verser des compensations aux communautés affectées. Par ailleurs, cette affaire relance le débat sur la responsabilité des multinationales pétrolières dans les pays en développement, où les régulations environnementales sont souvent moins strictes qu’en Europe. Une victoire des plaignants pourrait inciter d’autres communautés touchées par des catastrophes similaires à engager des recours similaires.

Cette affaire s’inscrit dans un contexte plus large de tensions entre les compagnies pétrolières et les populations locales du delta du Niger. Depuis des décennies, l’exploitation intensive du pétrole dans la région a provoqué des milliers de déversements, selon des rapports d’ONG comme Amnesty International. Shell, l’un des principaux acteurs du secteur au Nigeria, a déjà été condamnée à plusieurs reprises pour sa gestion des infrastructures, mais la compagnie conteste systématiquement les accusations de négligence.

Les prochaines étapes judiciaires seront déterminantes. Une décision favorable aux plaignants pourrait ouvrir la voie à des recours similaires contre d’autres entreprises, tandis qu’un rejet renforcerait la position de Shell sur la scène internationale. Dans tous les cas, cette procédure rappelle l’urgence d’une régulation plus stricte des activités pétrolières dans les zones sensibles, où les conséquences environnementales et sociales sont souvent irréversibles.

La procédure est engagée devant la justice britannique car Royal Dutch Shell, la société mère, est enregistrée aux Pays-Bas et au Royaume-Uni. Les plaignants estiment que ces juridictions offrent des garanties plus fortes en matière d’indépendance et de protection des droits des victimes que les tribunaux nigérians, souvent critiqués pour leur lenteur et leur partialité présumée en faveur des multinationales.