C’est un géant d’acier et de béton qui domine le Tage depuis six décennies. Le pont du 25 Avril, qui relie Lisbonne à Almada, a fêté ce 6 août 2026 ses 60 ans d’existence, selon Euronews FR. Inauguré en août 1966 sous le régime de l’État nouveau, l’ouvrage reste aujourd’hui la traversée la plus empruntée du pays, avec un trafic quotidien moyen de 150 000 véhicules et 174 trains. Autant dire que cette infrastructure, autrefois appelée pont Salazar, continue de structurer la vie économique et sociale du Portugal.

Ce qu'il faut retenir

  • 60 ans d’histoire : le pont a été inauguré en août 1966 sous le nom de pont Salazar, avant d’être rebaptisé après la révolution des Œillets en 1974.
  • 150 000 véhicules par jour : malgré la concurrence du pont Vasco da Gama (inauguré en 1998), le pont du 25 Avril reste la traversée la plus fréquentée du Tage, avec plus du double du trafic des autres ponts du pays.
  • Un chantier historique : construit en moins de quatre ans pour un coût de 22,39 millions d’euros (4,49 millions de contos de l’époque), il a mobilisé près de 3 000 ouvriers et 14 entreprises de BTP.
  • Un ouvrage d’ingénierie majeure : ses pylônes culminent à 196 mètres de haut, son tablier central s’étend sur 1 013 mètres, et sa pile sud plonge à près de 80 mètres sous le lit du fleuve.
  • Un coût annuel de maintenance de 1,6 million d’euros : Infraestruturas de Portugal (IP) assure une surveillance permanente pour garantir la sécurité et la durabilité de l’infrastructure.
  • Des projets de nouvelles traversées : une liaison routière et ferroviaire entre Chelas et Barreiro, ainsi qu’une route entre Algés et Trafaria, sont à l’étude.

Un chantier titanesque né sous la dictature

Le 6 août 1966, sous une chaleur estivale, le général António de Oliveira Salazar inaugurait en grande pompe le premier franchissement permanent du Tage. À l’époque, l’ouvrage, conçu pour durer un siècle, était présenté comme « la plus grande œuvre publique jamais réalisée au Portugal », comme le rappelle Euronews FR. Construit en un temps record de trois ans et neuf mois, il avait coûté 4,49 millions de contos, soit environ 22,39 millions d’euros actuels. Pour y parvenir, près de 3 000 ouvriers, 14 entreprises de BTP (dont 11 portugaises) et des dizaines de milliers de tonnes d’acier avaient été mobilisés, faisant de ce pont une référence mondiale en matière d’ingénierie.

Son architecture, inspirée de la Golden Gate de San Francisco, se distingue par ses deux tabliers – l’un routier, l’autre ferroviaire – et ses pylônes métalliques orangés culminant à 196 mètres. L’ouvrage central, long de 1 013 mètres, est le plus long d’Europe pour une traversée combinant route et rail. La distance entre les ancrages dépasse les deux kilomètres, tandis que la pile sud s’enfonce à près de 80 mètres sous le lit du fleuve. Pourtant, cette prouesse technique s’est construite sur une page sombre de l’histoire portugaise.

Des milliers de déplacés pour un « progrès » controversé

Derrière l’éclat de l’inauguration se cachait une réalité moins reluisante : le déplacement forcé de milliers de familles résidant dans la vallée d’Alcântara. Pour permettre la construction des accès et des piles du pont, des quartiers entiers furent rasés, contraignant des générations de Lisboètes à quitter leur logement. L’architecte Nuno Teotónio Pereira, figure de l’opposition au régime salazariste, avait dénoncé ces expulsions dans un pamphlet clandestin de 1966 : «

Il s’agit du déplacement forcé de milliers et milliers de familles résidant depuis longtemps dans la vallée d’Alcântara, réalisé dans des conditions d’extrême inhumanité et dans un mépris total de la dignité des personnes.
» Ces propos résonnent encore aujourd’hui comme un témoignage des méthodes autoritaires de l’époque.

Un trafic record malgré la concurrence

Si le pont Vasco da Gama, inauguré en 1998 et reliant Alcochete à Lisbonne, avait été conçu pour désengorger le trafic, le pont du 25 Avril reste, six décennies après son ouverture, la traversée la plus empruntée du Tage. En 2005, il enregistrait un record historique avec plus de 57 millions de véhicules et une moyenne quotidienne de 156 000 unités, portée par l’essor démographique de la péninsule de Setúbal. Même pendant la pandémie, en 2020 et 2021, il conservait un trafic soutenu, avec des moyennes quotidiennes de 115 000 et 124 000 véhicules respectivement, selon les données de l’Institut national de statistique (INE).

Actuellement, le pont accueille chaque jour quelque 150 000 véhicules et 174 trains, desservant plus de 100 millions d’usagers par an, comme l’indique Infraestruturas de Portugal (IP). À titre de comparaison, les ponts du Freixo et de l’Arrábida à Porto, bien que très fréquentés, enregistrent des trafics quotidiens bien inférieurs. Cette popularité s’explique par sa localisation stratégique, reliant le centre de Lisbonne à la rive sud, cœur économique de la région métropolitaine.

Péages contestés, maintenance coûteuse

Depuis son inauguration, la traversée est soumise à péage. Le tarif pour un véhicule de classe 1 est passé de 10 escudos (0,05 euro) à 2,25 euros aujourd’hui, avec une particularité : entre 1996 et 2010, la facturation était suspendue en août. Cette mesure faisait suite au « buzinão » de 1994, une mobilisation massive de klaxons contre une hausse de 50 % des péages. Depuis, les contestations persistent. Cette année encore, une opération symbolique organisée par l’association des usagers du pont a dénoncé la hausse de 2,29 % des tarifs et réclamé la fin de la facturation.

Côté maintenance, le budget annuel s’élève à environ 1,6 million d’euros. Infraestruturas de Portugal assure que l’ouvrage fait l’objet d’une surveillance et d’une maintenance permanentes, menées par une équipe dédiée. L’IP est épaulée par des organismes comme l’ISQ (Institut de soudure et de qualité), le LNEC (Laboratoire national de génie civil) et l’américaine Parsons, concepteur original de l’infrastructure, pour garantir la sécurité et la durabilité du pont. Une récente opération de réhabilitation et de renforcement structurel s’est achevée en mars 2024, et un projet de peinture générale est désormais à l’étude pour préserver l’ouvrage.

Pourtant, en septembre 2025, le conseiller municipal Bruno Mascarenhas (Chega), avait évoqué à l’Assemblée municipale de Lisbonne un « état préoccupant en termes de sustentation ». Interrogée par l’agence Lusa, l’IP a réagi en affirmant que les activités d’inspection et de maintenance « garantissent que le pont du 25 Avril continue de répondre aux plus hauts standards de sécurité, de fiabilité et de performance ».

Une célébration en images et des projets d’avenir

Pour marquer ses 60 ans, le pont a été célébré par un spectacle nocturne de 500 drones évoluant en formation au-dessus du Tage, projetant des images en 3D. Un hommage symbolique à cette infrastructure qui, malgré les critiques et les défis, reste un pilier de la mobilité portugaise.

Plusieurs projets de nouvelles traversées sont dans les tuyaux. Une liaison routière et ferroviaire entre Chelas et Barreiro est à l’étude, avec une étude d’impact environnemental prévue pour le troisième trimestre 2026. Par ailleurs, une route entre Algés et Trafaria, identifiée comme un « projet prioritaire » par le gouvernement, devrait voir son appel d’offres pour l’étude préliminaire lancé d’ici la fin de l’année. Ces nouvelles infrastructures visent à compléter le réseau existant et à répondre à l’augmentation continue du trafic.

Et maintenant ?

Les prochaines années seront décisives pour l’avenir du pont du 25 Avril. D’une part, la réalisation des études techniques pour les nouvelles traversées pourrait aboutir à des appels d’offres en 2027, avec un début des travaux envisagé d’ici 2028-2029. D’autre part, la question des péages reste un sujet sensible : une réforme du système de tarification pourrait être discutée d’ici la fin du mandat actuel du gouvernement. Enfin, la maintenance de l’ouvrage, bien que régulièrement assurée, pourrait nécessiter des investissements supplémentaires pour anticiper les effets du vieillissement et du changement climatique sur la structure.

Avec ses 60 ans, le pont du 25 Avril incarne à la fois l’héritage industriel du Portugal et les défis de la modernité. Entre mémoire et innovation, il continue de relier les rives – et les générations.

Le pont a été inauguré en 1966 sous le nom de pont Salazar, en hommage au dictateur António de Oliveira Salazar. Après la révolution des Œillets de 1974, qui a mis fin à la dictature au Portugal, l’ouvrage a été rebaptisé pont du 25 Avril, en référence à la date du soulèvement militaire qui a permis le rétablissement de la démocratie.