Une éventuelle mission terrestre américaine en Iran pour sécuriser les stocks d’uranium hautement enrichi du pays présenterait des risques majeurs, tant pour le personnel engagé que pour la stabilité régionale, selon des experts et d’anciens responsables du gouvernement américain cités par Euronews FR.

Selon eux, une telle opération serait « complexe, risquée et longue », avec des dangers radiologiques et chimiques importants. Le président américain Donald Trump a réaffirmé à plusieurs reprises que l’objectif prioritaire de Washington restait d’empêcher Téhéran de se doter de l’arme nucléaire, mais l’étendue des moyens envisagés reste floue.

Ce qu'il faut retenir

  • L’Iran dispose d’environ 441 kg d’uranium enrichi à 60 %, un niveau proche de celui nécessaire à une utilisation militaire (90 %), selon l’AIEA.
  • Les stocks pourraient théoriquement permettre la fabrication de dix armes nucléaires, bien que Téhéran affirme que son programme est strictement civil.
  • Les sites nucléaires iraniens, bombardés en juin 2025, abriteraient désormais l’uranium dans des tunnels souterrains difficiles d’accès.
  • Une intervention militaire américaine nécessiterait plus de 1 000 soldats sur le seul site d’Ispahan, avec des risques élevés de pertes et de pièges.
  • Les experts privilégient une solution négociée, comme le « Projet Saphir » mené en 1994 au Kazakhstan.

Des stocks d’uranium dispersés et difficiles à localiser

L’Iran possède actuellement quelque 441 kilogrammes d’uranium enrichi à 60 %, un seuil technique proche des 90 % requis pour une arme nucléaire, selon l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA). « C’est une étape technique très courte avant d’atteindre un niveau militaire », confirme un rapport de l’agence onusienne cité par Euronews FR.

Téhéran affirme que ces stocks, autrefois stockés dans des installations de surface comme Natanz ou Fordow, ont été enfouis sous les décombres après les frappes américaines de juin 2025. Celles-ci, menées avec des bombes GBU-57 dites « bunker-buster », visaient précisément à détruire les capacités nucléaires du pays. Depuis, les inspecteurs de l’AIEA n’ont plus eu accès aux sites pour vérifier l’état des stocks.

Rafael Grossi, directeur général de l’AIEA, a indiqué que l’agence estimait qu’environ 200 kg d’uranium hautement enrichi seraient entreposés dans des tunnels près d’Ispahan, un site historique de production de gaz d’uranium. Des quantités similaires se trouveraient à Natanz, tandis que Fordow, enfoui dans une zone montagneuse, pourrait abriter des réserves plus modestes.

La directrice du renseignement national américain, Tulsi Gabbard, a confirmé devant le Congrès le 19 mars que les services de renseignement des États-Unis étaient « très confiants » sur la localisation de ces stocks, sans préciser davantage. « Les Iraniens ont eu des années pour disperser et protéger ces matériaux », souligne un analyste sous couvert d’anonymat.

Risques radiologiques et chimiques : une mission périlleuse

Les réserves d’uranium iraniennes se présentent sous forme d’hexafluorure d’uranium gazeux, stocké dans des conteneurs d’environ 50 kg lorsqu’ils sont pleins. Selon les estimations, le nombre de conteneurs varierait entre 26 et une cinquantaine, en fonction de leur taux de remplissage. David Albright, ancien inspecteur des armes nucléaires en Irak, explique que ces conteneurs sont conçus pour résister à des conditions extrêmes, mais que leur manipulation comporte des dangers majeurs.

« Si un conteneur est endommagé, par exemple à cause d’une frappe ou d’un effondrement, l’humidité pourrait s’infiltrer et libérer du fluor, un produit chimique hautement toxique et corrosif pour la peau, les yeux et les poumons », précise-t-il. Les équipes intervenant dans les tunnels devraient porter des combinaisons de protection intégrales. Par ailleurs, le maintien d’une distance suffisante entre chaque conteneur serait crucial pour éviter une réaction nucléaire critique, susceptible de dégager une quantité massive de radiations.

Albright ajoute que la seule évacuation des conteneurs exigerait des précautions extrêmes, comme l’utilisation de conteneurs de transport spécialement conçus pour maintenir un espace entre chaque bouteille. « Une erreur de manipulation pourrait avoir des conséquences catastrophiques », résume-t-il.

Une opération militaire « très risquée », selon les anciens responsables

Christine Wormuth, ancienne secrétaire à l’armée sous l’administration Biden, qualifie une éventuelle intervention terrestre pour sécuriser les stocks iraniens de « mission militaire très complexe et très risquée ». Les principaux obstacles ? La dispersion des matériaux sur trois sites majeurs, ainsi que la probabilité de pertes humaines parmi les soldats américains.

« Le site d’Ispahan nécessiterait à lui seul plus de 1 000 militaires sur place », estime-t-elle. Les entrées des tunnels, probablement obstruées par les décombres des frappes de 2025, imposeraient le transport d’équipements lourds par hélicoptère — excavateurs, systèmes de ventilation, etc. « Les forces américaines pourraient même devoir construire une piste d’atterrissage临时 » pour acheminer troupes et matériel, ajoute-t-elle.

Wormuth souligne que les forces spéciales américaines devraient travailler en étroite collaboration avec des experts nucléaires pour localiser et extraire les conteneurs, tandis que des unités en surface assureraient un périmètre de sécurité. « Les Iraniens ont probablement anticipé ce scénario. Ils feront tout pour compliquer l’accès, en plaçant des leurres ou en piégeant les galeries », prévient-elle. « Une opération de ce type prendrait des semaines, voire des mois, avec un bilan humain incertain. »

Une solution négociée privilégiée, mais peu probable à court terme

Face à ces défis, plusieurs experts plaident pour une approche diplomatique. Scott Roecker, ancien directeur de l’Office of Nuclear Material Removal au sein du ministère américain de l’Énergie, juge qu’un accord avec Téhéran pour retirer l’uranium reste « la meilleure option ». « Une mission de ce type a déjà été menée avec succès, comme le Projet Saphir en 1994, où 600 kg d’uranium militaire avaient été rapatriés du Kazakhstan vers les États-Unis », rappelle-t-il.

L’unité mobile de conditionnement du ministère de l’Énergie, spécialisée dans l’enlèvement de matières nucléaires, dispose d’une expertise reconnue. Elle est intervenue en Géorgie et en Irak pour sécuriser des stocks similaires. « Dans le cadre d’un accord, les inspecteurs de l’AIEA pourraient participer à la mission », a confirmé Rafael Grossi lors d’une audition le 22 mars. « Nous envisageons toutes les options, mais la priorité reste la sécurité des populations. Tant que les bombes tombent, rien n’est possible. »

Pourtant, les chances d’un compromis semblent minces. L’Iran, profondément méfiant envers l’administration Trump après le retrait des États-Unis de l’accord nucléaire de 2015, pourrait refuser toute collaboration. « Les négociations sont au point mort. Téhéran exige un allègement total des sanctions en échange d’un gel partiel de son programme, mais Washington n’est pas prêt à céder », analyse un diplomate européen sous anonymat.

Et maintenant ?

Dans les semaines à venir, la communauté internationale pourrait assister à une intensification des pressions diplomatiques ou à des frappes ciblées supplémentaires. Une résolution négociée dépendra largement de la capacité des États-Unis à convaincre l’Iran de coopérer — un scénario qui semble aujourd’hui peu probable. Parallèlement, les inspecteurs de l’AIEA devraient tenter de reprendre leurs activités sur place dès que la situation sécuritaire le permettra, afin de clarifier l’état réel des stocks d’uranium. Une mission militaire directe, si elle était engagée, marquerait une escalade majeure dans le conflit.

L’Iran et les États-Unis : des positions irréconciliables ?

Le bras de fer entre Washington et Téhéran s’inscrit dans un contexte de tensions accrues depuis le début de la guerre en 2025. Si l’objectif américain de « zéro arme nucléaire iranienne » reste inchangé, les moyens pour y parvenir divisent. Téhéran, de son côté, continue de nier toute volonté militaire, insistant sur le caractère strictement civil de son programme. « Nous n’avons pas besoin de l’arme nucléaire pour nous défendre », a répété le porte-parole du ministère iranien des Affaires étrangères en mars 2026.

Pourtant, l’AIEA estime que l’Iran a franchi plusieurs lignes rouges ces dernières années, notamment en dépassant les limites d’enrichissement autorisées par l’accord de 2015. « Le risque d’une escalade accidentelle est réel », craint un ancien négociateur européen. « Si une opération militaire est lancée pour sécuriser les stocks, elle pourrait déclencher une réaction iranienne imprévisible. »

Dans l’immédiat, la communauté internationale observe avec inquiétude l’évolution de la situation. La prochaine réunion du Conseil de sécurité de l’ONU, prévue début avril 2026, pourrait aborder la question — mais sans garantie d’avancée. « Le temps joue contre la diplomatie », résume un observateur de l’Institut international d’études stratégiques (IISS). « Chaque jour qui passe sans inspection renforce l’opacité du programme iranien. »

Dans ce contexte, la prudence reste de mise. Les risques d’une opération terrestre américaine, combinés à l’intransigeance iranienne, laissent craindre que la crise ne s’aggrave avant de trouver une issue.

L’uranium enrichi à 60 % est à seulement 30 % du niveau militaire (90 %). Une fois atteint ce seuil, le matériau peut être utilisé pour fabriquer l’ogive d’une arme nucléaire. Selon l’AIEA, les 441 kg détenus par l’Iran pourraient théoriquement produire jusqu’à dix bombes. La différence entre 60 % et 90 % relève principalement de la purification supplémentaire, un processus technique bien maîtrisé.

Un accident pourrait libérer du fluor gazeux, un produit hautement toxique, ou provoquer une réaction nucléaire critique. Cela entraînerait une contamination radioactive étendue, des risques pour la population locale et des dommages environnementaux durables. Les experts citent comme exemple la catastrophe de Kyshtym en 1957, en URSS, où un accident nucléaire avait contaminé des milliers de kilomètres carrés.