Selon nos confrères de BFM Business, un projet de construction d’un supermarché Lidl et d’un entrepôt frigorifique sur les vestiges d’un ancien camp de travail forcé nazi suscite une vive indignation en Autriche. Le site en question, situé à Leobersdorf au sud de Vienne, correspond aux ruines du Weinberglager, un camp utilisé durant la Seconde Guerre mondiale pour détenir des prisonniers de guerre et des travailleurs forcés.
Ce qu'il faut retenir
- Un projet commercial de Lidl et d’un entrepôt frigorifique menace les vestiges du Weinberglager, un camp nazi de travail forcé situé en Autriche.
- L’office fédéral autrichien des monuments a estimé en 2024 que les ruines mises au jour n’étaient pas suffisantes pour justifier un classement et une préservation du site.
- Entre septembre 1944 et avril 1945, près de 400 femmes, majoritairement soviétiques, ont été détenues dans le sous-camp de Hirtenberg, rattaché à Mauthausen, et contraintes à fabriquer des munitions.
- Le terrain, vendu pour plus de 15 millions d’euros par le maire local Andreas Ramharter, a été acquis par l’entreprise TRA LEO GmbH & Co KG, qui affirme avoir soutenu la création d’un mémorial.
- Les opposants au projet dénoncent une « sacralisation de l’économie au détriment de la mémoire », rappelant que l’Autriche peine encore à assumer pleinement son passé nazi.
Un site chargé d’histoire sacrifié à l’économie
Le projet de zone commerciale, annoncé en 2024, prévoit l’implantation d’un supermarché Lidl et d’un entrepôt frigorifique sur un terrain adjacent aux vestiges du camp. Aujourd’hui, seuls quelques blocs de béton à moitié ensevelis sous la végétation rappellent l’existence de ce lieu, où des milliers de personnes furent contraintes au travail forcé après l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne nazie en 1938. « J’ai un sentiment de tristesse, car on est en train de bâtir sur un lieu chargé d’histoire, sacrifié à l’économie », déclare Erich Strobl, porteur d’une campagne locale visant à préserver le site.
Un passé longtemps minimisé par l’Autriche
Comme le rapporte BFM Business, le Weinberglager fut intégré au système concentrationnaire de Mauthausen et abritait notamment un sous-camp féminin à Hirtenberg, où près de 400 femmes, majoritairement originaires d’Union soviétique, furent détenues entre septembre 1944 et avril 1945. Ces détenues étaient contraintes de fabriquer des munitions d’infanterie dans une usine proche. « Les femmes détenues de Mauthausen ont été marginalisées dans la mémoire collective », souligne Bertrand Perz, historien spécialiste du camp de Mauthausen. Les baraquements du camp, progressivement reconvertis ou démolis, ne laissent aujourd’hui que peu de traces matérielles.
Dans les décennies suivant la guerre, l’Autriche a longtemps nié sa complicité avec le régime nazi, se présentant comme une simple victime de l’annexion. Ce n’est qu’à partir des années 1980 que le pays a commencé à reconnaître sa responsabilité dans la Shoah. Pourtant, comme le rappelle l’historien, « les revendications en faveur du devoir de mémoire se heurtent aujourd’hui à une tendance inverse : il faudrait que cela s’arrête ».
Un projet contesté, mais des vestiges jugés insuffisants
En décembre 2024, l’office fédéral autrichien des monuments a estimé que les vestiges mis au jour lors de fouilles archéologiques ne justifiaient pas un classement du site. Une décision qui a relancé les tensions autour du projet. « Un ancien camp de concentration ne doit pas être recouvert de constructions », exige le Comité international de Mauthausen. Sur place, les premiers travaux ont déjà commencé : des piliers de béton s’élèvent là où des milliers de personnes furent emprisonnées, torturées ou tuées.
Josef Pumberger, membre du conseil d’administration du Comité Mauthausen Autriche, exprime une colère teintée d’incompréhension : « Du chagrin, de la colère et de la rage : comment une telle chose peut-elle encore se produire en Autriche en 2026 ? » Le terrain, propriété du maire local Andreas Ramharter, aurait été vendu pour plus de 15 millions d’euros à l’entreprise TRA LEO GmbH & Co KG. Contacté par l’AFP, ce dernier n’a pas souhaité s’exprimer.
Des engagements pour un mémorial, mais des promesses jugées insuffisantes
L’entreprise TRA LEO GmbH & Co KG affirme, de son côté, avoir soutenu la création d’un mémorial sur le site. Lidl, de son côté, précise que son magasin ne sera pas construit « directement sur l’emplacement de l’ancien camp de concentration », mais sur une parcelle adjacente. Une distinction qui ne convainc pas les défenseurs de la mémoire historique. « Il est très important d’avoir des preuves tangibles des bâtiments dans lesquels les nazis ont emprisonné, torturé et tué », insiste Josef Pumberger. « Sinon, la mémoire devient virtuelle, ou ne subsiste plus que dans les livres, les photographies ou les films. »
Une stèle commémorative a été érigée en 2024 dans le centre de Leobersdorf, mais elle est jugée insuffisante par les opposants au projet. En 2024, une campagne de sensibilisation avait été lancée pour demander la préservation des vestiges, sans succès. Aujourd’hui, les bulldozers s’activent déjà sur place, malgré les appels à stopper les travaux.
Le débat autour de ce projet reflète les tensions persistantes en Autriche entre développement économique et devoir de mémoire. Comme le souligne Bertrand Perz, « un débat comme celui-ci aurait été impossible dans les années 1980 ». Pourtant, aujourd’hui, il se heurte à une réalité politique et économique difficile à ignorer.
Ce projet n’est pas isolé : il s’inscrit dans une tendance plus large en Europe, où la préservation des sites historiques se confronte souvent aux impératifs immobiliers et commerciaux. En Autriche, où le parti d’extrême droite FPÖ, fondé par d’anciens nazis, participe à cinq des neuf gouvernements régionaux, la question de la mémoire historique reste un sujet particulièrement sensible.
D’après BFM Business, l’office fédéral autrichien des monuments a estimé en décembre 2024 que les vestiges mis au jour lors des fouilles archéologiques n’étaient pas suffisants pour justifier un classement et une préservation du site. Cette décision a été prise malgré les appels des associations de mémoire et des historiens.