Alors que les incendies ravagent toujours certaines régions françaises, dont la Gironde où l’état d’urgence a été levé le 30 juillet après avoir détruit 42 000 hectares, les autorités continuent de traquer les auteurs de départs de feu. Selon Franceinfo – Faits divers, sur les 263 personnes interpellées depuis le 28 juin pour incendie criminel ou volontaire, les deux tiers des cas relèvent d’actes délibérés. Qui sont ces individus, et surtout, que se passe-t-il dans leur esprit au moment d’allumer un feu ?

Ce qu'il faut retenir

  • En Gironde, l’incendie géant a été stabilisé après avoir ravagé 42 000 hectares ; ailleurs, des feux persistent, notamment en Corse et en Côte-d’Or.
  • Depuis le 28 juin, 263 personnes ont été interpellées pour des départs de feu, dont deux tiers sont considérés comme des incendies volontaires ou criminels.
  • Le psychiatre criminologue Pierre Lamothe distingue deux profils : l’incendiaire, conscient de son acte et cherchant une forme de reconnaissance, et le pyromane, dont l’acte relève davantage d’une addiction à l’embrasement.
  • La pyromanie n’est pas une maladie, mais un symptôme de trouble de la personnalité, souvent lié à des difficultés d’affirmation de soi, touchant à 99 % des hommes.
  • Les pyromanes agissent généralement dans l’anonymat et cherchent à « produire un spectacle » plutôt qu’à causer des victimes, bien que certains cas puissent dégénérer.

Incendiaires et pyromanes : deux logiques opposées

Pour le psychiatre criminologue Pierre Lamothe, spécialiste ayant suivi plus d’une vingtaine de cas de pyromanie, la distinction entre incendiaire et pyromane est essentielle. « L’incendiaire est quelqu’un qui met le feu délibérément pour atteindre quelqu’un ou quelque chose », explique-t-il. « Il agit souvent en pleine conscience et, à la limite, il ne veut pas agir clandestinement. Il aimerait être reconnu, quelque part, pour que sa vengeance soit identifiée. » Selon lui, certains incendiaires sont même des pompiers volontaires, et le profil n’est pas exclusivement masculin : quelques femmes ont été identifiées, comme dans le 16e arrondissement de Paris il y a quelques années.

Le pyromane, en revanche, agit sous le couvert de l’anonymat. « C’est presque l’inverse », précise le médecin. « Il met le feu à quelque chose qui n’a pas de signification pour lui. En principe, il ne cherche pas à blesser ou tuer. » La pyromanie relève davantage d’une addiction, comparable à celle d’un toxicomane. « L’état second dans lequel ils agissent dépasse souvent les auteurs et protège en quelque sorte leur conscience », ajoute-t-il.

Une addiction à la destruction, mais aussi au spectacle

Le feu exerce une fascination particulière sur les pyromanes, bien au-delà de la simple destruction. Pierre Lamothe évoque une « espèce de mouvement extraordinaire du rapport bénéfice-risque qui est sensationnel ». Avec une simple allumette, l’individu déclenche un phénomène qui, amplifié par les médias, devient un « spectacle magnifié ». Cette dimension spectaculaire attire certains profils plus immatures, davantage motivés par l’excitation que par une véritable pathologie. « D’où l’apparition d’un petit quota de personnes différentes, qui sont plus des immatures vivant l’excitation que les pyromanes classiques, réservés et peu identifiables dans la société », souligne le spécialiste.

Le psychiatre évoque également des « conduites ordaliques perverses » chez certains sujets : des comportements où l’auteur semble agir par accident, comme laisser tomber un mégot pour se dédouaner d’un désir de nuire. « C’est une perversion très courante, et il faut souligner les extraordinaires progrès de la police scientifique, qui permet aujourd’hui d’en arrêter beaucoup plus qu’auparavant », note-t-il. Selon lui, ces méthodes, autrefois difficiles à prouver, sont désormais mieux documentées grâce aux avancées techniques.

Un trouble lié à des blocages psychologiques profonds

Les pyromanes sont souvent des individus « corsetés par une loi non négociable », parfois même « sadiques », selon Pierre Lamothe. Ce profil touche majoritairement les hommes, en raison d’un problème d’affirmation de soi, « qui concerne principalement les garçons ». « Je pense que ça serait bien qu’on arrive à faire suffisamment peur et que les gens prennent suffisamment conscience de la destructivité qu’ils ont entraînée », résume le médecin. Pour lui, la prise de conscience est un processus long et difficile. « Je ne pense pas en avoir guéri beaucoup : au moins trois ou quatre ont été confrontés à la réalité de leurs pulsions internes et de comment ils les avaient laissées sortir. »

La thérapie, lorsqu’elle aboutit, passe par un « travail de prise de conscience ». Le spécialiste explique qu’il faut parfois des mois, voire des années, avant qu’un patient reconnaisse : « Ben, celui qui a fait ça, c’était moi. » Cette étape marque souvent un tournant dans le traitement, mais reste exceptionnelle. « La plupart du temps, les pyromanes restent dans le déni complet », constate-t-il.

Et maintenant ?

Alors que les services de secours restent en alerte dans plusieurs départements, les autorités pourraient renforcer les campagnes de prévention ciblant les comportements à risque. Une meilleure détection des profils pyromanes, grâce à la collaboration entre psychiatres et forces de l’ordre, pourrait permettre d’anticiper certains départs de feu. Reste à voir si les progrès de la police scientifique, désormais capables d’identifier plus facilement les auteurs, suffiront à dissuader les vocations de pyromanes.

La pyromanie, un symptôme parmi d’autres

Contrairement à une idée reçue, la pyromanie n’est pas classée comme une maladie mentale à part entière dans les manuels diagnostiques. Elle est considérée comme un symptôme de troubles plus larges, tels que des troubles de la personnalité, des difficultés émotionnelles non résolues ou des comportements impulsifs. Pierre Lamothe insiste sur ce point : « La pyromanie n’est pas une maladie, mais un symptôme. » Cette nuance est importante, car elle explique pourquoi les approches thérapeutiques varient selon les patients. Certains répondent bien à une thérapie cognitivo-comportementale, tandis que d’autres nécessitent un accompagnement plus long, voire une prise en charge psychiatrique spécialisée.

Parmi les cas les plus marquants suivis par le psychiatre, quelques-uns ont abouti à une rémission partielle. « Trois ou quatre patients ont réussi à affronter leurs pulsions et à comprendre ce qui les poussait à agir », indique-t-il. Pourtant, pour la majorité, le déni persiste. « On tente de parler de ‘celui qui a fait ça’, et un jour, parfois, on entend : ‘Ben, celui qui a fait ça, c’était moi.’ » Cette reconnaissance reste le premier pas vers une éventuelle guérison, mais elle est rarement immédiate.

D’après Pierre Lamothe, cette discrétion est liée à la nature même de leur trouble. Le pyromane cherche à éviter toute identification, car son acte relève davantage d’une pulsion incontrôlable que d’une volonté de vengeance ou de reconnaissance. « Il met le feu à quelque chose qui n’a pas de signification pour lui », précise le psychiatre, soulignant que l’embrasement est avant tout une fin en soi, presque un « spectacle » intérieur.

Les signes ne sont pas toujours évidents, mais certains comportements peuvent alerter : une fascination marquée pour le feu dès l’enfance, des antécédents de mise à feu répétée (mégots, papiers), ou encore des difficultés à gérer des émotions intenses comme la colère ou la frustration. « Certains laissent même des indices délibérément, comme des mégots, pour brouiller les pistes », explique Pierre Lamothe. La surveillance accrue dans les zones à risque, combinée aux progrès de la police scientifique, permet désormais d’identifier plus rapidement ces profils.