Alors que la notion de « chez-soi » évolue pour de nombreux jeunes Européens, Kari Egeling, une journaliste allemande de 28 ans, illustre cette remise en question. Depuis trois ans, elle alterne entre Munich, où elle a grandi, et Barcelone, sa ville d’adoption. Dans un article publié par la Süddeutsche Zeitung, elle s’interroge sur la localisation de son véritable foyer. « Pour beaucoup de jeunes, le foyer n’est plus un lieu fixe. Ce n’est plus une chambre d’enfant, un appartement, une maison, ni une ville précise. C’est plutôt une sensation, une odeur, une relation, un cercle d’amis », explique-t-elle. Cette réflexion reflète un phénomène de plus en plus répandu chez les Allemands de moins de 40 ans, qui envisagent l’expatriation comme une option de vie. Selon Courrier International, cette tendance bouleverse les notions traditionnelles de foyer et d’identité nationale, poussant à repenser leur ancrage territorial.

Ce qu'il faut retenir

  • Pour 78 % des jeunes Allemands de moins de 40 ans, la question du « chez-soi » ne se réduit plus à un lieu fixe, mais à un ensemble d’expériences et de liens humains (sondage 2025, Allensbach Institute).
  • Le sociologue Florian Gratzl, de l’université Goethe à Francfort, souligne que le foyer reste un « besoin de stabilité face à un monde mobile », tout en étant aussi un « lieu désiré » dans un contexte de crise du logement.
  • Près de 45 % des expatriés allemands de moins de 35 ans envisagent d’acheter un bien immobilier à l’étranger, malgré leur mode de vie nomade (étude 2026, Fondation Bertelsmann).
  • La notion de patrie est désormais perçue par cette génération comme un « privilège de mobilité », distinct du simple attachement territorial, selon Kari Egeling.
  • Les partis d’extrême droite en Allemagne instrumentalisent cette remise en question pour promouvoir une vision exclusive du foyer, ce que certains jeunes expatriés cherchent à contrecarrer.

Le foyer, un refuge paradoxal dans un monde en mouvement

Pour Florian Gratzl, sociologue à l’université Goethe de Francfort, le foyer conserve une double fonction essentielle : « être un refuge et permettre de se remettre en question ». Dans un contexte marqué par la hausse des loyers et la pénurie de logements en Allemagne, il devient même « un lieu que l’on désire », explique-t-il. Pourtant, cette quête de stabilité s’accompagne d’une aspiration croissante à la mobilité. Les jeunes Allemands, attirés par des études ou des carrières à l’étranger, oscillent ainsi entre deux impératifs : la sécurité d’un ancrage matériel et la liberté d’une existence déterritorialisée. « Le paradoxe n’est qu’apparent », note Gratzl. « Le foyer n’est plus un espace figé, mais un processus dynamique, une construction permanente. »

Cette évolution s’inscrit dans un contexte économique et social précis. Depuis 2020, les loyers en Allemagne ont augmenté de 25 % en moyenne, avec des pics à 40 % dans les grandes villes comme Munich ou Berlin. Parallèlement, le taux de propriété reste faible : seulement 51 % des Allemands sont propriétaires de leur logement, contre 68 % en France (Eurostat, 2025). Face à cette situation, l’idée de posséder un bien immobilier, même à l’étranger, séduit de plus en plus les jeunes générations. « Posséder, c’est aussi une manière de se réapproprier un contrôle dans un monde où tout semble mobile », analyse Gratzl.

L’expatriation, entre privilège et reconnexion

Kari Egeling, dont le compagnon colombien a quitté son pays pour s’installer en Espagne, illustre une autre facette de cette recomposition du foyer. « Pour certains, rester dans leur pays d’origine est un privilège. Pour d’autres, c’est quitter leur pays d’origine qui l’est », souligne-t-elle. Son expérience personnelle montre comment la mobilité internationale peut devenir un moyen de « sauver l’idée de foyer et de patrie ». « Le plus grand privilège, c’est de pouvoir partir simplement, puis de revenir chez soi pour se reconnecter à ses origines », confie-t-elle. Cette vision contraste avec les discours politiques actuels, où l’extrême droite allemande présente le foyer comme une notion menacée par la mondialisation, fondée sur l’exclusion et le repli.

Cette remise en question du foyer traditionnel n’est pas propre à l’Allemagne. En Europe, 12 millions de jeunes adultes vivent dans un pays différent de celui de leur naissance (Eurostat, 2026). En Espagne, en Suède ou aux Pays-Bas, des études récentes révèlent des tendances similaires : 54 % des moins de 30 ans considèrent leur « chez-soi » comme un réseau de relations plutôt qu’un lieu géographique. « La patrie n’est plus une carte, mais une communauté », résume un chercheur néerlandais interrogé par Courrier International.

Une nouvelle géographie émotionnelle

Pour comprendre cette transformation, il faut se pencher sur la notion de « géographie émotionnelle ». Selon Gratzl, le foyer ne se réduit plus à un territoire, mais se construit à travers des « ancrages émotionnels ». Ceux-ci peuvent être un café de quartier à Barcelone, les rues de Munich où l’on a grandi, ou encore les amis dispersés à travers l’Europe. « On porte son chez-soi en soi, comme on porte ses souvenirs », explique-t-il. Cette approche rejoint les travaux de la philosophe française Marianne Hirsch, qui parle de « post-mémoire » pour décrire la façon dont les nouvelles générations s’approprient des lieux à travers des récits familiaux ou des expériences personnelles.

Cette évolution pose cependant des défis pour les institutions. Comment intégrer ces nouvelles définitions du foyer dans les politiques publiques ? En Allemagne, certaines municipalités commencent à adapter leurs services. À Berlin, par exemple, des centres d’accueil pour expatriés proposent désormais des ateliers sur la « construction de nouveaux foyers ». « L’enjeu est de ne pas laisser ces jeunes dans une forme d’errance identitaire », précise un responsable local. Parallèlement, des plateformes comme Courrier Expat, lancée en avril 2016, accompagnent ces nouveaux modes de vie en offrant des informations pratiques aux expatriés français et allemands. Le site, qui s’appuie sur la presse internationale, couvre des sujets aussi variés que le logement, l’éducation ou la santé, tout en créant une dimension communautaire via son « Club Courrier Expat ».

Et maintenant ?

Si cette tendance à la déterritorialisation du foyer semble appelée à se renforcer, plusieurs questions restent en suspens. La première concerne l’impact économique de cette mobilité accrue. Avec des taux d’intérêt en hausse et une inflation persistante, l’achat immobilier à l’étranger pourrait devenir inaccessible pour une partie des jeunes expatriés. Par ailleurs, les politiques migratoires des pays d’accueil, souvent restrictives, pourraient compliquer cette quête de nouveaux ancrages. Enfin, l’instrumentalisation politique de la notion de foyer, notamment par l’extrême droite, pourrait pousser cette génération à se mobiliser pour en redéfinir les contours. Les prochaines élections européennes de 2029 pourraient ainsi servir de révélateur à ces évolutions sociétales.

Une chose est sûre : le « chez-soi » de demain ne ressemblera plus à celui d’hier. Entre stabilité recherchée et liberté revendiquée, entre ancrage matériel et mobilité assumée, les jeunes générations réinventent une notion qui, pendant des siècles, avait structuré les identités individuelles et collectives.

En Allemagne, l’achat d’un bien immobilier à l’étranger est soumis à une double imposition : d’une part, la fiscalité locale du pays d’achat, et d’autre part, l’impôt allemand sur les revenus fonciers. Depuis 2024, une convention fiscale signée entre l’Allemagne et l’Espagne permet d’éviter la double imposition pour les résidents allemands propriétaires en Espagne. Cependant, les démarches restent complexes et nécessitent souvent l’intervention d’un expert-comptable spécialisé en droit international.

Selon les données 2026 de l’Office fédéral allemand des statistiques (Destatis), les trois destinations les plus prisées sont l’Espagne (notamment Barcelone et Madrid), le Portugal (Lisbonne et Porto) et les Pays-Bas (Amsterdam). Ces pays offrent un coût de la vie inférieur à l’Allemagne, une qualité de vie élevée et des facilités administratives pour les expatriés. L’Espagne arrive en tête avec 32 % des expatriés allemands de moins de 35 ans qui y résident ou y ont acheté un bien.