La fin d'une carrière sportive de haut niveau représente bien plus qu'un simple changement de statut professionnel. Pour de nombreux athlètes, elle marque le début d'une phase de vide identitaire, souvent décrite comme une « petite mort » par ceux qui l'ont vécue. Dans son ouvrage Les jours d'après, Steve Mandanda, ancien gardien emblématique de l'Olympique de Marseille et de l'équipe de France, partage cette réalité difficile à appréhender, comme le rapporte RMC Sport.
Ce qu'il faut retenir
- Steve Mandanda évoque dans Les jours d'après les difficultés psychologiques rencontrées après sa retraite sportive, loin des projecteurs du terrain.
- Pier Gauthier, ancien joueur de tennis devenu expert en préparation mentale, souligne le manque de préparation des athlètes à l'après-carrière, souvent abordée trop tardivement.
- Le haut niveau exige un engagement total, mais peut enfermer les sportifs dans une identité réduite à leur performance, créant un déséquilibre difficile à surmonter.
- Selon Pier Gauthier, qui accompagne des athlètes depuis près de trente ans, plus de 1 000 sportifs ont bénéficié de son expertise sans souffrir de dépression ou de burn-out.
- La préparation à la retraite doit commencer dès le début de la carrière, en intégrant une réflexion sur l'identité et les valeurs hors du sport.
Un silence qui en dit long
Ce que décrit Steve Mandanda n'a rien de spectaculaire. Il ne parle ni de défaite ni de conflit, mais du silence qui suit l'arrêt de la compétition. « Ce n'est pas un penalty raté, un vestiaire qui explose ou un public qui juge. C'est le vide », explique-t-il. Les journées sans horaires fixes, sans l'adrénaline des matchs, sans l'attention constante du public ou des médias laissent place à une question brutale : quand le joueur disparaît, qui reste-t-il ? »
Cette transition, souvent idéalisée dans l'imaginaire collectif, s'avère bien plus complexe. On imagine l'athlète profiter de sa retraite, se reposer, savourer ses victoires. Pourtant, comme le souligne Pier Gauthier, « ce n'est pas si simple ». Ancien joueur de tennis devenu l'une des références françaises en préparation mentale, il accompagne des sportifs de haut niveau depuis près de trente ans. Son constat est sans appel : le monde du sport oublie trop souvent de préparer cette phase cruciale.
Un système qui s'effondre
Pour un athlète de haut niveau, chaque jour est structuré autour d'un objectif : performer. L'identité, le corps, le temps, la reconnaissance, les relations, tout est organisé en fonction de la compétition. « Quand la scène disparaît, le corps réclame encore l'intensité, mais il n'y a plus de scène », explique Pier Gauthier. Le vestiaire continue sans eux, le calendrier avance, et le club prépare déjà la suite. Le téléphone sonne moins, et l'homme derrière le maillot se retrouve face à lui-même, sans repères.
Le piège du très haut niveau réside dans cet équilibre précaire. Le sport donne un cadre, une mission, une reconnaissance, une énergie collective, mais il enferme aussi. « À force d'être "le gardien", "le capitaine" ou "le champion", l'homme derrière le maillot peut finir par ne plus avoir beaucoup d'espace », précise-t-il. Tout son environnement valide cette construction : le staff parle performance, le club exige disponibilité, les médias se concentrent sur le statut. Pendant ce temps, l'homme attend son tour. La vraie question n'est donc pas pourquoi Mandanda vit cela, mais pourquoi on continue à s'en étonner.
L'identité, un pilier négligé
La préparation à la retraite est souvent abordée trop tard, lorsque le vide est déjà là. Or, « l'après-carrière ne se prépare pas à 38 ans, quand toute l'effervescence s'arrête. Elle se prépare dès le début, au cœur même de la carrière », insiste Pier Gauthier. L'objectif n'est pas de démotiver l'athlète, mais de lui permettre d'intégrer une chose fondamentale : le sport de haut niveau est important, parfois extrêmement important, mais il ne peut pas devenir l'essentiel dans une vie.
L'essentiel, c'est ce qui reste quand le résultat disparaît : la santé, les liens, l'amour, les enfants, les amis sincères, la capacité à exister sans être applaudi. « Si tout cela est sacrifié pendant vingt ans au nom de la performance, alors l'arrêt de la carrière ne révèle pas seulement un vide. Il révèle un déséquilibre construit patiemment », souligne-t-il. Cette confusion est fréquente. Le sportif ne se demande plus seulement « Est-ce que je joue bien ? », mais sans le savoir : « Est-ce que j'existe encore si je ne joue plus ? »
Le danger de l'identité réduite à la performance
Pier Gauthier a accompagné nombre de sportifs, certains perdant un match et le vivant comme une remise en cause totale de leur identité. D'autres, blessés, devenant invivables non pas à cause de la douleur physique, mais parce qu'ils ne savaient plus qui ils étaient sans compétition. « J'ai vu des champions incapables de profiter d'une victoire parce qu'ils pensaient déjà au prochain défi, à la prochaine menace », confie-t-il. Pourtant, le contre-argument existe : un champion ne devient champion que parce qu'il met tout dans sa carrière. C'est vrai, mais croire qu'un athlète doit s'amputer de sa vie d'homme pour performer est une erreur.
Le détachement n'est pas le désengagement. Mettre le sport à sa juste place ne signifie pas le prendre à la légère. Cela veut dire pouvoir s'y engager pleinement sans s'y dissoudre. « Un joueur qui sait qu'il vaut plus que son dernier match respire mieux sous pression. Un joueur qui a des repères humains solides encaisse mieux l'échec », explique-t-il. La préparation mentale prend alors tout son sens : apprendre à accepter l'erreur sans douter de soi, rester concentré sur ce que l'on maîtrise, utiliser ses émotions au lieu de les subir.
Un travail identitaire, pas seulement professionnel
Préparer un athlète à l'après ne consiste pas à lui parler de retraite quand il rêve encore de gagner. Cela revient à l'aider, pendant qu'il gagne, à ne jamais oublier qu'il est plus grand que son statut de sportif. « C'est peut-être la meilleure protection mentale qu'on puisse offrir à un sportif : lui permettre d'aller au bout de sa carrière sans se perdre dedans », explique Pier Gauthier. Quand le stade se tait, il doit pouvoir entendre autre chose qu'un vide. Il doit pouvoir entendre sa vie d'homme continuer.
Pour Mandanda, l'intensité du terrain, du vestiaire ou du match est unique. « Peu de choses rivalisent avec cette intensité », reconnaît-il. Mais l'objectif n'est pas de remplacer ce que le terrain donnait. C'est d'élargir. La carrière sportive est une aventure exceptionnelle, qui mérite engagement et sacrifices. Mais elle doit rester une aventure dans une vie, pas une vie avalée par une aventure. La « petite mort » des sportifs n'est pas une fatalité. Elle devient dangereuse quand on refuse de la préparer.
Selon Pier Gauthier, qui revendique avoir accompagné plus de 1 000 sportifs sans qu'aucun ne lui ait jamais confié souffrir de dépression ou de burn-out, la solution réside dans un travail identitaire précoce. « Avant de préparer l'après-carrière, il faut d'abord savoir qui l'on est au-delà du sport », insiste-t-il. La reconversion ne se limite pas à trouver une formation ou un diplôme. Elle passe par une réflexion sur ce qui fait la valeur de l'individu, bien au-delà des trophées et des titres.
Pour Mandanda, comme pour Gauthier, l'enjeu est clair : permettre aux athlètes de vivre pleinement leur carrière sans se perdre dans le processus. « La petite mort n'est pas une fatalité, mais elle exige une préparation. Et cette préparation doit commencer dès le premier jour. »
Selon Pier Gauthier, les signes incluent une perte soudaine de repères, une difficulté à envisager des projets hors du sport, ou une tendance à minimiser l'importance de la vie personnelle. « Certains sportifs deviennent invivables après une blessure ou une défaite, non pas à cause de la douleur physique, mais parce qu'ils perdent leur identité », explique-t-il.
Quelques initiatives ponctuelles existent, notamment dans le football et le tennis, mais leur généralisation reste limitée. « En France, certaines ligues commencent à intégrer des modules de développement personnel dans les parcours des jeunes talents, mais cela reste marginal », précise Pier Gauthier.