Depuis son lancement début juin, le morceau « Rubberz » du rappeur Fenix Flexin accumule les records. Pourtant, ce succès fulgurant – 58e place au Billboard Hot 100 et plus de 7,5 millions de vues sur YouTube – est désormais éclipsé par une accusation majeure : celui d’avoir été généré en partie, voire entièrement, par une intelligence artificielle. Une polémique qui relance le débat sur l’usage de l’IA dans la création musicale, alors que le public et les professionnels expriment un rejet croissant envers ces pratiques, comme le rapporte Euronews FR.

Ce qu'il faut retenir

  • Le titre « Rubberz » de Fenix Flexin, sorti début juin 2026, a atteint la 58e place du Billboard Hot 100 et cumule plus de 7,5 millions de vues sur YouTube.
  • Plusieurs professionnels de la musique, dont l’artiste Curtiss King et le songwriter Charlie Harding, ont analysé le morceau et évoqué des « artefacts numériques » caractéristiques d’une génération par IA.
  • Les créateurs de l’application Treblo (anciennement Sonauto), utilisée pour générer de la musique par IA, ont indiqué que « Rubberz » était probablement produit de cette manière.
  • Une vidéo virale du DJ Medasin montre comment quelques prompts sur Treblo suffisent à reproduire un morceau quasi identique, alimentant les soupçons autour de Fenix Flexin.
  • Une étude de Luminate révèle que l’intérêt net des consommateurs, notamment des générations Z et Alpha, pour l’IA dans la musique est passé de -13 % à -20 % en six mois en 2025.
  • Un tribunal de Munich a récemment condamné l’application Suno pour violation du droit d’auteur, un signe possible d’un durcissement juridique envers ces outils.

Un tube des années 1980… ou une imitation ?

« Rubberz » séduit par son mélange de boucles de synthé évoquant l’univers néon de Miami des années 1980 et des sonorités rappelant les tubes de Men At Work. Les paroles oscillent entre autodérision (« les poches qui se remplissent ») et mélancolie (« Pourquoi tu m’appelles seulement quand t’as plus d’argent ? »). Pourtant, ce titre ne ressemble en rien aux productions précédentes de Fenix Flexin, dont le style trap habituel tranche avec cette nouvelle esthétique lissée. Un écart qui a immédiatement attiré l’attention des internautes.

Dès sa sortie, des auditeurs ont pointé du doigt des « cadences étranges » et un éloignement marqué de l’univers musical habituel du rappeur. Les critiques se sont intensifiées après une analyse détaillée publiée sur YouTube par l’artiste et producteur hip-hop Curtiss King. Dans une vidéo de 30 minutes, il a résumé son constat en une phrase : « On sent les câbles à plein nez ».

Des artefacts numériques pointés du doigt

Les soupçons se sont encore renforcés avec l’intervention du songwriter Charlie Harding, qui a expliqué à The Verge que « la réverbération de la batterie est pleine d’artefacts numériques artificiels, comparables à un MP3 à 64 kbps téléchargé sur Napster ». Un détail technique qui, selon lui, trahirait une génération par IA, ces modèles étant souvent entraînés sur des fichiers audio de basse qualité issus de contenus protégés par des droits d’auteur. « L’instrumentation est clairement dégradée », a-t-il précisé.

Les créateurs de Treblo, une application spécialisée dans la génération de musique par IA, ont franchi un cap supplémentaire en déclarant que « Rubberz » était « probablement généré par une IA ». Une affirmation qui a donné un poids considérable aux accusations, alors que Fenix Flexin n’a pas directement répondu à ces allégations. Sur les réseaux sociaux, il a simplement affirmé avoir produit le morceau à l’aide de Pro Tools, d’auto-tune et d’un accent britannique qu’il utilise « la moitié de la journée ».

L’IA au banc des accusés : un phénomène qui dépasse Fenix Flexin

La polémique autour de « Rubberz » s’inscrit dans un contexte plus large de rejet croissant de l’IA dans la création artistique. Bien que les consommateurs et les professionnels expriment leur malaise, l’usage de ces outils ne faiblit pas. En 2025, un persona musical généré par IA avait déjà dominé les classements Billboard aux États-Unis. Plus récemment, « l’acteur » virtuel Tilly Norwood – piloté par des humains – a sorti son premier single, suscitant une indifférence générale, voire une hostilité marquée.

Les chiffres confirment cette tendance. Selon une étude de Luminate, l’intérêt net des consommateurs pour l’IA dans la musique est passé de -13 % à -20 % entre janvier et juillet 2025. « Les gens sont plus enclins à se sentir mal à l’aise qu’à l’aise face à l’utilisation de l’IA », a souligné Audrey Schomer, analyste média et directrice de recherche chez Luminate. Un rejet qui se reflète aussi dans l’opinion publique américaine, où près de la moitié des citoyens déclarent avoir une opinion négative de cette technologie, d’après un sondage NBC News.

Et maintenant ?

La polémique autour de « Rubberz » pourrait marquer un tournant dans la régulation de l’IA musicale. Un tribunal de Munich a déjà donné un signal fort en condamnant l’application Suno pour violation du droit d’auteur, ouvrant la voie à des poursuites similaires contre d’autres plateformes. Pour les artistes et les labels, la question n’est plus seulement éthique, mais aussi juridique. Fenix Flexin, dont le label inclut également Tyga – lui aussi accusé d’utiliser l’IA –, pourrait être contraint de clarifier sa position sous la pression croissante. Le public, lui, semble de moins en moins disposé à accepter ces pratiques, comme en témoignent les chiffres de rejet de l’IA dans la création. Reste à voir si cette prise de conscience collective aboutira à des changements concrets, ou si le phénomène continuera de s’amplifier.

L’IA, un raccourci contesté dans un secteur en mutation

Au-delà de la polémique individuelle, c’est tout un écosystème musical qui est remis en question. Les plateformes comme Treblo ou Suno promettent de révolutionner la production en démocratisant l’accès à la création, mais elles soulèvent aussi des inquiétudes : perte de valeur du travail artistique, dilution de l’authenticité, et risque de saturation de contenus low-cost. Le DJ et producteur Medasin a illustré cette crainte en publiant un reel viral montrant comment générer un morceau quasi identique à « Rubberz » avec quelques prompts sur Treblo. Une démonstration qui, pour ses détracteurs, résume les dérives d’une industrie où la rapidité prime sur la qualité.

Pourtant, certains estiment que la question de la légitimité de Fenix Flexin – s’il a effectivement utilisé l’IA – pourrait passer au second plan. Dans un secteur où les algorithmes dictent de plus en plus les tendances, le vrai débat porte peut-être sur l’avenir même de la création artistique : faut-il réguler l’usage de l’IA, ou accepter qu’elle devienne un outil comme un autre, au même titre que les logiciels de production traditionnels ? Une interrogation qui dépasse largement le cas de « Rubberz » et interroge les fondements de la musique à l’ère numérique.

Une chose est sûre : le vacarme autour de ce titre a mis en lumière les tensions croissantes entre innovation technologique et intégrité artistique. Alors que les tribunaux commencent à se prononcer et que les consommateurs manifestent leur mécontentement, l’industrie musicale se trouve à un carrefour. Soit elle encadre strictement ces outils, soit elle risque de voir s’effriter davantage la confiance du public.

Plusieurs indices peuvent alerter : des artefacts sonores (réverbérations artificielles, distorsions), des voix ou instruments trop parfaits, des structures musicales répétitives ou peu cohérentes, ou encore des paroles génériques ou illogiques. Des analyses techniques, comme celles réalisées par Curtiss King ou Charlie Harding, peuvent aussi révéler des traces de génération algorithmique, notamment dans la qualité des fichiers audio.

À ce jour, peu de jurisprudence existe, mais le jugement de Munich contre Suno ouvre la voie à des poursuites pour violation du droit d’auteur. Les artistes ou plateformes utilisant des œuvres protégées pour entraîner leurs modèles s’exposent à des amendes, tandis que les créateurs de contenus générés par IA pourraient être tenus responsables en cas de plagiat avéré. Les contrats d’artistes pourraient aussi intégrer des clauses spécifiques sur l’usage de l’IA.