Le manque d’accompagnement médical et d’informations sur la ménopause pousse de plus en plus de femmes à se tourner vers des applications dédiées. Pourtant, ces outils numériques, en pleine expansion, échappent aux réglementations strictes des dispositifs médicaux et exposent leurs utilisatrices à des risques majeurs de violation de leurs données personnelles les plus intimes. Selon Courrier International, qui relaie une enquête du site britannique The Independent, des millions de données sensibles – allant des symptômes physiques aux antécédents médicaux – seraient ainsi monétisées sans consentement éclairé, alimentant un marché opaque et potentiellement discriminatoire.

Ce qu'il faut retenir

  • Les applications de suivi de la ménopause, en plein essor, échappent aux normes strictes des dispositifs médicaux, ce qui permet une exploitation commerciale de leurs données sans cadre réglementaire adéquat.
  • Les informations collectées – sommeil, santé mentale, vie sexuelle ou traitements suivis – forment un « dossier médical exhaustif » qui peut être vendu à des laboratoires, assureurs ou entreprises d’intelligence artificielle.
  • Le marché de la ménopause, estimé à 18 milliards de dollars (15,3 milliards d’euros), attire investisseurs et start-up, mais au détriment de la protection des données des femmes.
  • Les risques incluent une tarification discriminatoire des mutuelles, des discriminations professionnelles, voire une utilisation à des fins de surveillance, comme cela a déjà été observé dans d’autres contextes médicaux.
  • En Europe, ces applications contournent le RGPD en se présentant comme des outils de bien-être plutôt que médicaux, facilitant ainsi la revente des données sans consentement valable.

Une réponse aux lacunes du système médical, mais à quel prix ?

Les symptômes de la ménopause – insomnies, anxiété, baisse de libido, sécheresse vaginale – restent souvent méconnus ou mal pris en charge par les professionnels de santé. À 44 ans, Kate Kirkman en a fait l’expérience : après avoir téléchargé une application pour mieux comprendre ce qu’elle ressentait, elle a découvert que ses données étaient vendues à des tiers. Selon nos confrères de Courrier International, cette pratique illustre un paradoxe : alors que les femmes cherchent des réponses, elles alimentent involontairement un marché lucratif qui spolie leurs informations les plus personnelles.

Le marché de la ménopause, qualifié par certains observateurs de « nouvelle poule aux œufs d’or de la santé féminine », connaît une croissance fulgurante. Porté par l’ambition de briser les tabous autour de la santé des femmes – mais aussi par l’appétit des investisseurs –, il pèse désormais 18 milliards de dollars à l’échelle mondiale. Pourtant, comme le souligne Maryam Mehrnezhad, maître de conférence à la Royal Holloway et spécialiste des questions de vie privée : « Quand on regarde les chiffres dans les pays riches, on constate que 85 % des femmes ne reçoivent pas de traitement efficace ou même approuvé par les autorités de santé. C’est une catastrophe. »

Des données médicales transformées en produit de consommation

Les applications de suivi de la ménopause se présentent généralement comme des outils de bien-être, évitant ainsi le classement en dispositifs médicaux. Cette stratégie leur permet d’échapper aux normes strictes du RGPD en matière de protection des données. Pourtant, les informations qu’elles collectent – cycle menstruel, qualité du sommeil, humeur, vie sexuelle, traitements hormonaux suivis – constituent un « dossier médical exhaustif », selon Vibeke Specht, cofondatrice de Peak Privacy et autrice d’un ouvrage sur la vie privée numérique. « Il s’agit du dossier médical le plus complet qu’une femme puisse constituer au cours de sa vie », précise-t-elle.

Une fois ces données entre les mains de tiers, les risques de dérives sont multiples. Comme le rappelle The Independent, les entreprises concernées peuvent être des laboratoires pharmaceutiques, des compagnies d’assurances, des régies publicitaires, des acteurs de l’intelligence artificielle, des pouvoirs publics ou des instituts de recherche. « En gros, ces applis se font de l’argent sur votre dos », résume Maryam Mehrnezhad. Les conséquences ? Une tarification discriminatoire des mutuelles, des discriminations professionnelles liées à l’âge ou à la santé, voire une utilisation à des fins de surveillance, comme cela a pu être observé dans le cas de l’avortement aux États-Unis.

« À partir du moment où les entreprises ont accès à vos données, elles peuvent établir votre profil complet. Si elles connaissent votre identité et vos antécédents médicaux, c’est la porte ouverte à de nombreuses dérives : de l’augmentation des tarifs de votre mutuelle à des discriminations au travail, liées à la santé ou à l’âge. »
Le site britannique The Independent, citant les travaux de Maryam Mehrnezhad

Un marché opaque, entre innovation et exploitation

La Femtech, initialement centrée sur la fécondité et le suivi des cycles menstruels, a progressivement étendu son offre à la ménopause. Une évolution encouragée par des investissements massifs, mais aussi par un besoin criant de solutions pour les femmes. Pourtant, comme le souligne Vibeke Specht, « ces applications centralisent en un seul lieu des données physiologiques et psychologiques d’une extrême sensibilité ». Or, leur modèle économique repose souvent sur la revente de ces données, sans que les utilisatrices en aient pleinement conscience.

Maryam Mehrnezhad va plus loin : « Comment peut-on garantir en toute certitude que votre supérieur hiérarchique n’a pas accès à vos données ? C’est très inquiétant parce que cette incertitude menace l’intégrité physique des femmes ainsi que leur sécurité économique. Alors que les hommes sont épargnés. » Cette asymétrie interroge sur les fondements même de ces outils : s’agit-il de répondre à un besoin médical ou de capitaliser sur une vulnérabilité ?

Et maintenant ?

Face à l’ampleur des risques, des voix s’élèvent pour réclamer un encadrement plus strict des applications de santé féminine. En Europe, la question d’une qualification en dispositifs médicaux, soumise à des normes de sécurité renforcées, pourrait être examinée dans le cadre des prochaines révisions réglementaires. Aux États-Unis, où les dérives ont déjà été documentées dans d’autres domaines, des propositions de loi pourraient voir le jour d’ici la fin de l’année 2026. Reste à savoir si les acteurs de la Femtech accepteront de sacrifier une partie de leurs marges pour garantir la protection des données de leurs utilisatrices. Une chose est sûre : le débat dépasse désormais le simple cadre technologique pour interroger les limites de l’innovation au service de la santé des femmes.

Les enjeux soulevés par ces pratiques dépassent largement le cadre de la ménopause. Ils interrogent plus largement la manière dont les données de santé, surtout lorsqu’elles concernent des populations vulnérabilisées, sont collectées, monétisées et protégées. Alors que la santé des femmes reste un champ médical sous-financé et mal compris, la tentation de recourir à des solutions numériques – fussent-elles opaques – risque de s’accentuer. Pour autant, comme le rappelle Maryam Mehrnezhad, « la périménopause est la nouvelle poule aux œufs d’or de la santé féminine ». Une manne financière qui, si elle n’est pas régulée, pourrait bien se transformer en piège pour celles qui en ont le plus besoin.

Le site britannique The Independent ne cite pas de noms d’applications spécifiques, mais précise que la plupart des outils de suivi de la ménopause – souvent présentés comme des applications de bien-être – fonctionnent selon ce modèle. Les entreprises concernées utilisent généralement des clauses contractuelles floues pour justifier la revente des données.

Les risques incluent une augmentation des tarifs de mutuelle en fonction de la « nécessité » perçue des traitements, des discriminations professionnelles (embauche, promotion, licenciement), voire une utilisation à des fins de surveillance sanitaire ou politique. Aux États-Unis, des données de santé ont déjà été utilisées pour poursuivre des femmes ayant eu recours à l’avortement.