Selon RMC Sport, le cycle menstruel devient un levier stratégique pour les athlètes de haut niveau, après des décennies d’ignorance et de tabou. À l’occasion de la Journée internationale de la santé menstruelle, ce jeudi 28 mai 2026, des scientifiques, athlètes et fédérations reconnaissent enfin son impact sur la performance, la prévention des blessures et le bien-être des sportives.

Ce qu'il faut retenir

  • Seulement 9 % des études sportives portent exclusivement sur les femmes, un chiffre qui illustre le retard scientifique selon Juliana Antero, épidémiologiste à l’INSEP.
  • Les athlètes réalisent 60 jours par an avec des fluctuations hormonales pouvant affecter énergie, récupération et performance.
  • Le programme Empow’Her, lancé en 2020, suit près de 200 sportives de haut niveau sur six mois, cycle par cycle, pour adapter leur entraînement.
  • Des témoignages emblématiques, comme celui de la nageuse Fu Yuanhui aux JO de Rio en 2016 ou de la patineuse Amber Glenn à Milan-Cortina en 2026, ont brisé le silence sur le sujet.
  • En boxe, la Fédération française intègre désormais le suivi du cycle menstruel dans sa cellule de performance, en partenariat avec une marque de protections.

Un tabou qui s’effrite : des athlètes osent parler de leurs règles

Longtemps considéré comme un sujet trop intime, voire embarrassant, le cycle menstruel dans le sport de haut niveau a longtemps été passé sous silence. Pourtant, les conséquences de cette omission sont tangibles : contre-performances inexpliquées, blessures évitables, et un sentiment de solitude chez les sportives. « Quand j’ai commencé la boxe, on n’osait pas dire : aujourd’hui j’ai mes règles, j’ai mal au ventre, je ne vais pas pouvoir faire la même chose », confie Romane Moulai, médaillée d’argent en Coupe du monde 2025 au Brésil et membre de l’équipe de France de boxe.

Les exemples de prise de parole publique se multiplient. En 2016, la nageuse chinoise Fu Yuanhui avait évoqué ses règles pour justifier une contre-performance lors des Jeux olympiques de Rio, trois jours après avoir réalisé un record personnel en individuel. En 2026, à Milan-Cortina, la patineuse américaine Amber Glenn a elle aussi abordé publiquement la question. Autant de témoignages qui révèlent l’ampleur du retard : si ces situations choquent encore, c’est parce que le sujet reste peu abordé, malgré son importance.

La science à l’heure des cycles féminins : un corps pensé pour les hommes

Le problème est d’abord scientifique. Selon Juliana Antero, épidémiologiste à l’Institut national du sport, de l’expertise et de la performance (INSEP) et directrice du programme Empow’Her, seulement 9 % des études sportives portent exclusivement sur les femmes. Résultat : les programmes d’entraînement, les protocoles de récupération, voire les dosages médicamenteux, ont été conçus pour un corps masculin, dont le cycle hormonal se répète toutes les 24 heures. Celui des femmes, lui, suit un rythme de 28 jours en moyenne, avec quatre phases distinctes : la menstruation, la phase pré-ovulatoire, l’ovulation et la phase post-ovulatoire, dite lutéale.

Chaque phase crée un environnement hormonal spécifique, influençant la force, l’endurance, la souplesse ou la récupération. Par exemple, la phase pré-ovulatoire, marquée par une hausse des œstrogènes, est propice aux efforts intenses comme le sprint ou le travail de force. À l’inverse, la phase lutéale, dominée par la progestérone, favorise davantage l’endurance et la technique, idéale pour les longues distances. « Le cycle devient un indicateur parmi d’autres, au même titre que le sommeil, la nutrition ou la charge d’entraînement », explique Juliana Antero, ancienne gymnaste de haut niveau.

Empow’Her : adapter l’entraînement à chaque phase du cycle

C’est dans ce contexte qu’est né Empow’Her, un programme de recherche lancé en 2020 et mené auprès de près de 200 sportives de haut niveau issues de plus d’une dizaine de fédérations françaises. L’objectif ? Utiliser le cycle menstruel comme un outil stratégique pour optimiser la performance. « L’idée est de repenser la planification de l’entraînement pour que les athlètes puissent performer tout au long de leur cycle, et non pas malgré lui », précise Juliana Antero.

Le programme repose sur un suivi individualisé et quotidien sur six mois, cycle par cycle. Chaque sportive note ses sensations, son niveau de fatigue, ses douleurs ou sa fréquence cardiaque au repos. En analysant ces données sur plusieurs cycles, des schémas se dégagent, permettant d’identifier les périodes de pic de performance ou, au contraire, de vulnérabilité. « En notant ces informations sur plusieurs cycles, je me questionne : est-ce que j’ai senti que ça influait sur ma performance ? J’entoure en vert les jours où je me sens vraiment bien. En rouge, les moments où c’est l’horreur. Et après, je regarde et je me dis : voilà ma fenêtre », explique Émilie Rimbert, auteure du livre Entraînez-vous comme une femme, pas comme un homme et triathlète.

« Connaître son cycle, c’est se faire confiance. On devient actrice de sa performance. »

Émilie Rimbert, auteure et triathlète

La boîte à outils des athlètes : suivre son cycle pour performer

Pour Émilie Rimbert, la clé réside dans la connaissance de soi. Elle a développé un tableau de bord personnel où chaque femme peut noter quotidiennement son humeur, son niveau de fatigue, ses douleurs ou ses sensations à l’effort. Après quelques cycles, des patterns émergent, offrant une vision claire de ses forces et faiblesses. « Je m’entraînais comme un homme. Aujourd’hui, j’ai de meilleures performances qu’à 20 ans », confie-t-elle. Ce suivi permet aussi de briser le tabou : « Ça m’a réconciliée avec mon statut de femme. »

En boxe, la Fédération française a franchi un cap en intégrant le suivi du cycle menstruel dans sa cellule de performance, en partenariat avec une marque de protections. « Le bien-être fait partie de la performance. Sans bien-être, il n’y a pas de performance. Et sans performance, il n’y a pas de résultat », souligne Romane Moulai, qui prépare les Jeux olympiques 2028. « Maintenant, on a une vraie équipe, avec des personnes qui se préoccupent vraiment de la santé menstruelle. »

Un changement de mentalité en marche

À l’INSEP, plus d’une dizaine de fédérations participent désormais au programme Empow’Her, et la liste d’attente s’allonge. Ce mouvement s’inscrit dans une prise de conscience plus large : celle d’une performance durable et respectueuse du corps féminin. « Le but, rappelle Juliana Antero, c’est que les athlètes puissent performer tout au long de leur cycle, et non pas malgré lui. »

Les mentalités évoluent, mais le chemin reste long. Romane Moulai en est convaincue : « On est toutes concernées. En parler, c’est normaliser ce qu’on vit, et montrer qu’être forte, c’est aussi savoir écouter son corps. »

Et maintenant ?

D’ici les Jeux olympiques de Los Angeles en 2028, le programme Empow’Her devrait s’étendre à davantage de fédérations et de disciplines. Une généralisation du suivi individualisé des cycles pourrait devenir la norme, avec des protocoles d’entraînement adaptés à chaque phase menstruelle. Reste à voir si cette approche sera adoptée par les staffs techniques et les entraîneurs, encore nombreux à méconnaître ces enjeux.

Pour Émilie Rimbert, l’objectif est clair : « Il faut que les femmes arrêtent de s’excuser d’être femmes. Leur corps est leur outil de travail, et il mérite d’être compris, respecté et optimisé. »

Oui, selon les phases du cycle, les performances peuvent varier. Par exemple, la phase pré-ovulatoire (hausse des œstrogènes) est propice aux efforts intenses, tandis que la phase lutéale (dominée par la progestérone) favorise l’endurance. Cependant, chaque athlète réagit différemment, d’où l’importance d’un suivi individualisé.

Des programmes comme Empow’Her, lancé en 2020 à l’INSEP, permettent un suivi scientifique des sportives sur plusieurs cycles. En boxe, la Fédération française a intégré ce suivi dans sa cellule de performance, en partenariat avec une marque de protections menstruelles.