Six semaines après le début de l’intervention militaire américano-israélienne en Iran, la société civile iranienne reste divisée sur la question d’un changement de régime imposé de l’extérieur. C’est ce que révèlent Stéphanie Roza, philosophe, et Amirpasha Tavakkoli, politiste iranien, dans leur essai commun intitulé Lumières et anti-Lumières en Iran, publié aux Presses Universitaires de France. Selon Le Figaro, ce livre propose une analyse approfondie du rapport complexe des Iraniens à la modernité et à l’Occident, marqué par une aspiration persistante à la liberté, mais aussi par les séquelles des ingérences étrangères, dont celle de 1953 qui avait conduit à l’instauration du dernier shah Pahlavi.
Ce qu'il faut retenir
- Les Iraniens rejettent majoritairement un changement de régime imposé par une intervention militaire étrangère, selon Amirpasha Tavakkoli, qui souligne que la société civile ne se mobilise pas massivement contre la guerre.
- Une partie de l’opinion publique iranienne considère que c’est au peuple de renverser le régime, et non à des puissances extérieures, même si certaines actions contre les dirigeants iraniens ont été célébrées.
- Les auteurs estiment que l’intervention étrangère de 1953, ayant porté le shah au pouvoir, reste un traumatisme collectif pour les Iraniens.
- Le régime des mollahs n’aurait pas été renforcé idéologiquement par la guerre actuelle, selon Tavakkoli, qui évoque plutôt un échec de l’islam politique face aux aspirations démocratiques du peuple.
- La société iranienne, bien que meurtrie par les conflits et les sanctions, continue de manifester une volonté de sécularisation « par le bas », reflétant un rejet croissant de l’idéologie religieuse au pouvoir.
Un peuple tiraillé entre aspirations démocratiques et méfiance envers l’étranger
Selon Amirpasha Tavakkoli, la question de l’intervention militaire en Iran est loin d’être univoque. L’histoire récente du pays montre que les changements de régime imposés de l’extérieur n’ont pas toujours servi les intérêts de la population. Le coup d’État de 1953, organisé par la CIA et le MI6 pour renverser le Premier ministre Mohammad Mossadegh et rétablir le shah Reza Pahlavi, reste un traumatisme collectif. « La grande différence aujourd’hui, c’est que la société civile iranienne ne se mobilise pas massivement contre la guerre », explique-t-il. Les frappes américaines et israéliennes contre des cibles dirigeantes ont parfois été accueillies avec des célébrations dans certaines franges de la population. Pourtant, une partie significative de l’opinion publique estime que le changement doit venir des Iraniens eux-mêmes.
Parmi ceux qui condamnent l’intervention militaire, l’argument central est que la République islamique a mené le pays vers une situation catastrophique. Tavakkoli précise que le régime des mollahs n’a pas tiré profit idéologiquement de cette guerre, bien au contraire : « Je ne crois pas que le régime se soit renforcé grâce à la guerre. » Pour lui, cette crise pourrait au contraire accélérer l’érosion de sa légitimité auprès d’une population de plus en plus encline à rejeter l’islam politique.
La sécularisation « par le bas » : une preuve de l’échec de l’islam politique
Stéphanie Roza et Amirpasha Tavakkoli soulignent dans leur ouvrage que la société iranienne, malgré des décennies de répression et de propagande religieuse, continue d’aspirer à la modernité et à la liberté. Cette dynamique de sécularisation « par le bas » — c’est-à-dire en dehors des cadres institutionnels — témoigne d’un rejet croissant des valeurs imposées par le régime des mollahs. « La preuve que l’islam politique a échoué en Iran réside précisément dans cette sécularisation spontanée », affirme Tavakkoli. Les auteurs rappellent que les Iraniens, bien que marqués par les ingérences étrangères passées, ne souhaitent pas d’un nouveau régime imposé par la force.
Leur analyse met en lumière un paradoxe : alors que l’Iran reste sous le joug d’un système théocratique, une partie importante de la population, notamment les jeunes générations, se tourne vers des valeurs universelles — droits humains, démocratie, laïcité — qui contrastent avec l’idéologie officielle. Cette tension entre le haut (le pouvoir en place) et le bas (la société civile) explique en partie la résistance passive mais tenace de la population face à un système qui ne répond plus à ses aspirations.
L’héritage de 1953 et la méfiance envers les puissances étrangères
L’intervention de 1953, souvent citée comme un précédent, a laissé des traces profondes dans la mémoire collective iranienne. « Le dernier shah avait aussi été imposé de l’extérieur », rappelle Tavakkoli. Ce passé complique aujourd’hui la perception des actions militaires américaines ou israéliennes. Pour une partie des Iraniens, ces interventions rappellent trop les ingérences passées, même si elles visent aujourd’hui à affaiblir un régime qu’ils détestent. Cette méfiance historique explique pourquoi peu de mouvements de protestation massifs contre la guerre n’ont émergé, contrairement à ce que l’on pourrait attendre dans un contexte de crise.
Pourtant, l’opinion n’est pas unanime. Certains Iraniens, notamment parmi les élites urbaines et les jeunes, estiment que le régime actuel est trop dangereux pour être renversé par des moyens internes seuls. Ils considèrent que des pressions extérieures pourraient affaiblir suffisamment le pouvoir pour permettre un soulèvement populaire. Cette division illustre la complexité de la situation iranienne, où chaque camp a ses propres arguments, souvent opposés.
« Parmi ceux qui condamnent la guerre, on retrouve l’idée que c’est précisément la République islamique qui a mené les Iraniens vers cette catastrophe. »
— Amirpasha Tavakkoli, politiste iranien
Un régime affaibli par ses propres contradictions
Selon les deux auteurs, le régime iranien actuel souffre d’une crise de légitimité qui dépasse la simple opposition à la guerre. La sécularisation « par le bas » observée en Iran est un phénomène qui dépasse largement les mouvements politiques organisés. Elle se manifeste par des pratiques sociales, culturelles et même religieuses qui s’éloignent des dogmes imposés par l’État. « Le peuple iranien aspire à la liberté, mais il a aussi souffert des ingérences étrangères », rappelle Stéphanie Roza. Avant même la menace proférée par Donald Trump d’« anéantir » l’Iran, les Iraniens avaient déjà payé le prix fort des tensions géopolitiques.
Cette situation pose une question centrale : un régime qui ne parvient plus à mobiliser idéologiquement sa population peut-il survivre indéfiniment ? Pour Roza et Tavakkoli, la réponse est non. Ils estiment que la crise actuelle, couplée à une société civile de plus en plus organisée et déterminée, pourrait conduire à une remise en question fondamentale du système. « La preuve que l’islam politique a échoué en Iran est tangible : elle se voit dans la société elle-même », concluent-ils.
Si l’issue de la crise actuelle reste incertaine, une chose est sûre : l’Iran ne sera plus jamais le même, que le régime survive ou non. La question qui se pose désormais est de savoir si les aspirations démocratiques de la population pourront, un jour, s’exprimer librement — sans ingérence extérieure ni répression interne.
Selon Amirpasha Tavakkoli, interrogé par Le Figaro, certaines attaques contre les hauts responsables iraniens ont été perçues comme une opportunité d’affaiblir un régime honni. « Quand les hauts dirigeants ont été visés par des bombes, les gens l’ont célébré », explique-t-il. Cependant, il précise que cette réaction reste minoritaire et ne reflète pas l’opinion générale, majoritairement opposée à une intervention militaire étrangère.
