C’est un chapitre méconnu de l’histoire des bombardements atomiques d’août 1945. Selon Courrier International, sur les 210 000 morts causés par les explosions d’Hiroshima et de Nagasaki, environ 70 000 étaient des Coréens, alors sous domination japonaise. Parmi eux, 40 000 ont péri dans les mois qui ont suivi les attaques, rappelle le quotidien sud-coréen Hankyoreh, cité par Courrier International.

Ce qu'il faut retenir

  • En août 1945, les bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki ont fait 210 000 morts, dont environ 70 000 Coréens.
  • Parmi ces victimes, 40 000 ont péri dans les mois suivants, et 23 000 survivants ont pu rentrer en Corée après 1945.
  • En Corée du Sud, seulement 1 500 survivants sont encore en vie aujourd’hui, victimes de stigmatisation et de séquelles génétiques.
  • Une délégation de victimes sud-coréennes se rendra à New York fin avril 2026 pour partager leur témoignage lors de la Conférence d’examen du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP).

Ces chiffres, souvent éclipsés par les récits dominants, rappellent l’ampleur humaine d’un conflit dont les conséquences dépassent largement les frontières japonaises. Les survivants coréens, reconnaissables à leurs brûlures, ont dû affronter un double fardeau : les séquelles physiques d’une irradiation massive et le rejet d’une société sud-coréenne encore marquée par les traumatismes de la colonisation japonaise. « Leurs descendants, bien qu’ils n’aient pas vécu les bombardements, continuent d’en subir les conséquences », indique le Hankyoreh, soulignant la transmission intergénérationnelle des effets des radiations.

En 2026, seulement 1 500 survivants originaires de Corée du Sud sont encore recensés, selon les données disponibles. Beaucoup ont caché leur passé par crainte de la discrimination, tandis que d’autres ont vu leurs enfants et petits-enfants développer des maladies liées aux mutations génétiques causées par les radiations. Ces victimes, souvent qualifiées de « hibakusha » — terme japonais désignant les survivants des bombes atomiques —, n’ont longtemps bénéficié d’aucune reconnaissance officielle en Corée du Sud. Ce n’est qu’à partir des années 1990 que leur situation a commencé à être documentée, notamment grâce à des associations comme le Korean Atomic Bomb Victims Association.

Des victimes de la colonisation aux parias de la guerre froide

L’histoire de ces Coréens est indissociable du contexte colonial. Entre 1910 et 1945, la péninsule coréenne était sous domination japonaise, et des centaines de milliers de Coréens avaient été déplacés de force vers le Japon pour travailler dans les usines ou sur les chantiers. Beaucoup se trouvaient ainsi à Hiroshima ou Nagasaki au moment des bombardements. « Ils étaient des citoyens de seconde zone, des travailleurs forcés, et leur sort a été ignoré même après la guerre », explique un historien spécialiste de la période, cité par Courrier International.

Après la capitulation du Japon en août 1945 et la fin de la colonisation, ceux qui avaient survécu aux bombardements ont tenté de rentrer chez eux. Mais leur retour a été marqué par l’indifférence, voire l’hostilité. Dans une société sud-coréenne en pleine reconstruction, où la priorité était donnée à la lutte contre le communisme et à l’alliance avec les États-Unis, les victimes des bombes atomiques étaient perçues comme un rappel gênant de la collaboration avec le Japon. « Ils étaient stigmatisés, considérés comme des traîtres ou des porteurs de maladies », précise le Hankyoreh.

Cette marginalisation a eu des conséquences sanitaires dramatiques. Les survivants et leurs descendants souffrent de cancers, de leucémies et de malformations congénitales, conséquences directes de l’exposition aux radiations. Une étude sud-coréenne publiée en 2020 révélait que les enfants des survivants avaient un risque accru de 30 % de développer certains types de cancers par rapport à la population générale. « C’est une tragédie silencieuse, qui s’étire sur des générations », commente un médecin spécialisé en oncologie, sous couvert d’anonymat.

Un plaidoyer pour la reconnaissance internationale

Face à cette situation, des associations sud-coréennes, soutenues par des organisations internationales comme le Mouvement international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, militent depuis des années pour une reconnaissance officielle du statut de victime coréenne des bombes atomiques. En 2025, une délégation de survivants a été invitée à participer à la Conférence d’examen du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP), prévue à New York du 27 avril au 22 mai 2026. Leur objectif : faire entendre leur voix dans un forum où les enjeux de désarmement nucléaire sont au cœur des débats.

« Nous voulons que le monde sache que nous existons, et que notre souffrance n’a pas de frontière », a déclaré Bae Kyung-mi, une survivante de 87 ans, lors d’un rassemblement à Hapcheon en juillet 2025. Son témoignage, comme celui des autres membres de la délégation, sera l’un des moments forts de la conférence. « Ces survivants rappellent que les armes nucléaires ne discriminent pas : elles frappent aveuglément, qu’on soit japonais, coréen, ou autre », souligne un représentant de l’ONU en marge des préparatifs.

Leur combat s’inscrit dans une dynamique plus large. En 2023, le Japon avait reconnu officiellement les victimes coréennes des bombes atomiques, une première historique. Cette décision avait permis à près de 3 000 survivants d’origine coréenne de bénéficier d’aides médicales et financières. Cependant, en Corée du Sud, les autorités peinent encore à s’emparer pleinement de cette question, préférant mettre en avant d’autres priorités nationales.

Et maintenant ?

La Conférence d’examen du TNP de 2026 pourrait marquer un tournant. Si la délégation sud-coréenne parvient à sensibiliser les États membres, une résolution reconnaissant spécifiquement les victimes coréennes pourrait être adoptée. Par ailleurs, des associations sud-coréennes appellent à la création d’un fonds international dédié aux descendants des hibakusha, afin de financer des recherches médicales et un soutien psychologique. Reste à voir si cette mobilisation trouvera un écho suffisant pour aboutir à des mesures concrètes.

Cette histoire rappelle que les conséquences des guerres et des armes de destruction massive dépassent largement les champs de bataille. Elle interroge aussi sur la manière dont les sociétés gèrent — ou ignorent — les traumatismes collectifs. Comme le résume un survivant dans un documentaire diffusé en 2024 : « On nous a volé notre mémoire. Aujourd’hui, c’est à nous de la rendre aux nôtres. »

Plusieurs facteurs expliquent ce silence. D’abord, le contexte de la guerre froide : la Corée du Sud, soutenue par les États-Unis, préférait se concentrer sur la lutte anticommuniste plutôt que sur les séquelles de la colonisation japonaise. Ensuite, la stigmatisation sociale des survivants, perçus comme des « collaborateurs » ou des « porteurs de maladies ». Enfin, l’absence de reconnaissance officielle par Tokyo jusqu’en 2023, qui a retardé toute prise en charge médicale ou financière.