Quarante ans après avoir marqué l’histoire avec son portrait devenu une icône mondiale, Sharbat Gula, surnommée « la jeune Afghane aux yeux verts », a trouvé refuge en Italie après avoir fui l’Afghanistan dominé par les talibans. Selon Courrier International, cette femme de 47 ans, dont la photographie prise par Steve McCurry en 1984 pour le National Geographic a fait le tour du globe, vit désormais dans un anonymat relatif dans une petite ville italienne, où elle tente de reconstruire une vie normale pour elle et ses enfants.

Ce qu'il faut retenir

  • Sharbat Gula, icône mondiale grâce à une photo prise en 1984 par Steve McCurry pour le National Geographic, vit désormais en Italie après avoir fui l’Afghanistan en 2025.
  • Arrivée en Italie en août 2025, elle a choisi ce pays pour son accueil et son engagement passé en Afghanistan, évitant délibérément les États-Unis malgré sa notoriété.
  • En Italie, elle mène une vie discrète, protégée par l’anonymat, et apprend l’italien avec l’aide d’une professeure, tout en s’occupant de ses trois enfants.
  • Son histoire illustre les défis des réfugiés afghans, notamment les restrictions imposées aux femmes par les talibans, qui l’ont contrainte à l’exil.
  • Ses enfants, en particulier sa fille de 14 ans, bénéficient désormais d’un accès à l’éducation, une priorité pour elle après avoir été elle-même privée d’instruction.

Une icône malgré elle, une vie marquée par la célébrité

À 12 ans, Sharbat Gula ne se doutait pas que son portrait, pris dans un camp de réfugiés au Pakistan en 1984, deviendrait l’une des photographies les plus célèbres au monde. Selon les archives du National Geographic, Steve McCurry immortalisa son regard perçant sous un voile vert, symbole de la souffrance et de la résilience du peuple afghan à cette époque. Pourtant, cette célébrité lui a valu des épreuves bien réelles : mariée de force à 13 ans, elle a vécu des années dans la précarité avant que McCurry ne la retrouve en 2002, lui révélant l’ampleur de sa renommée.

« Cette photo m’a valu des tas de problèmes, glisse-t-elle dans un entretien. J’aurais autant aimé qu’elle ne soit jamais prise. » Elle rappelle que, dans la culture pachtoune, les femmes ne se font pas photographier, un tabou qui a exacerbé les tensions au sein de sa famille et de sa communauté. Les années qui ont suivi sa découverte par le monde ont été marquées par l’humiliation, l’expulsion du Pakistan en 2016 pour des papiers falsifiés, et la perte de son mari, qui a laissé sa belle-famille décider du sort de ses enfants. Autant dire que la gloire, pour elle, a rimé avec souffrance.

Un exil choisi en Italie, loin des projecteurs américains

Lorsque les talibans ont repris le contrôle de l’Afghanistan en 2021, puis consolidé leur pouvoir en 2025, Sharbat Gula a compris qu’elle ne pourrait plus y rester. « Je suis trop connue », explique-t-elle. Plusieurs gouvernements lui ont proposé leur aide, mais elle a choisi l’Italie. « Je savais que vous aviez fait beaucoup de choses pour l’Afghanistan. J’ai voulu essayer. » Une décision qui surprend, alors que le National Geographic, basé aux États-Unis, aurait pu lui offrir une protection plus évidente. « Je ne voulais pas aller en Amérique », précise-t-elle, sans vouloir en dire davantage sur les raisons de ce refus.

Depuis son arrivée en août 2025 dans une province italienne paisible, elle partage un appartement quasi vide avec son mari, ses trois enfants et sa jeune sœur. Comme des milliers d’autres réfugiés, elle n’a pu emporter que l’essentiel. Un drapeau afghan accroché au mur est le seul rappel de son pays d’origine. « Je ne connais que quelques mots d’italien », confie-t-elle. « Bonjour, comment vas-tu ? » Ces mots, elle les a appris pour s’intégrer, mais c’est dans sa langue maternelle, le pachto, qu’elle s’exprime avec sa famille.

L’anonymat comme bouclier, l’éducation comme priorité

Sharbat Gula a fait le choix de vivre dans l’ombre. « Presque personne ne sait qui je suis », se réjouit-elle. Les rares personnes qui la reconnaissent, comme les médecins ou son professeur d’italien, gardent le secret. Cette discrétion lui permet de protéger sa famille et elle-même des dangers liés à sa célébrité passée. Pourtant, son regard reste reconnaissable entre tous : celui qui a captivé le monde en 1984 est toujours là, malgré les années et le voile qui le dissimule parfois.

Son principal combat aujourd’hui ? Offrir à ses enfants ce qu’elle n’a pas eu : une éducation. Sa fille aînée, 22 ans, mariée et mère d’un enfant, sert d’interprète pour la famille, un rôle qui aurait été impensable en Afghanistan sous les talibans. « Ma fille veut devenir médecin, et je lui ai promis que je ferais tout pour qu’elle y arrive », déclare-t-elle. Cette ambition, née dans un pays où les femmes sont privées de scolarité, est rendue possible par la liberté retrouvée en Italie. Son fils de 11 ans et sa fille de 13 ans fréquentent désormais l’école, où ils apprennent l’italien, l’anglais et le français. Autant de portes qui s’ouvrent enfin pour eux.

« À Kaboul, ils n’avaient plus de rêves. Ici, ils ont recommencé à rêver. » — Sharbat Gula, sur l’impact de l’exil en Italie pour sa famille.

Une renaissance symbolique, entre cahier rouge et langue italienne

Tous les mercredis après-midi, sa professeure d’italien se rend chez elle pour un cours particulier. Sharbat Gula sort alors son cahier rouge à petits carreaux et y trace, avec application, des mots du quotidien : « porte », « maison », « balle ». Les rires fusent autour de la table de la cuisine, où l’enseignante et son élève forment un duo inattendu. « Depuis que j’ai commencé à étudier, j’ai l’impression d’être redevenue une petite fille qui entre à l’école », confie-t-elle, les yeux brillants.

Ce retour sur les bancs de l’école symbolise bien plus qu’un apprentissage linguistique. C’est une revanche contre un destin qui l’a privée d’instruction, une revanche aussi contre les talibans, dont le régime a enterré les espoirs de millions de femmes afghanes. « Quand j’ai touché l’argent du National Geographic, j’aurais voulu ouvrir un hôpital pour les femmes, raconte-t-elle. Mais je n’avais pas les épaules. Je savais à peine lire et écrire. Peut-être qu’un jour, elle pourra le faire à ma place. »

L’Italie, terre d’accueil et d’opportunités

Pour Sharbat Gula, l’Italie représente bien plus qu’un pays d’asile : c’est un lieu où elle a pu reprendre le contrôle de sa vie. « On ne retournera pas à Kaboul tant qu’il y aura ce gouvernement », affirme-t-elle. Même si les talibans venaient à tomber, son retour n’est pas envisagé avant que sa fille ne devienne médecin. Cette condition illustre l’attachement viscéral qu’elle porte à l’avenir de sa famille, bien au-delà des frontières afghanes.

Son histoire, partagée avec Il Venerdì di Repubblica (un supplément du quotidien italien La Repubblica), est celle d’une résilience exemplaire. Contrairement à 1984, où la photo avait fait d’elle un symbole malgré elle, elle a aujourd’hui choisi de briser le silence pour deux raisons : remercier ceux qui l’ont accueillie et transformer son récit en exemple de courage. « Je suis heureuse », résume-t-elle simplement. Un mot qui résume des décennies de combats, de sacrifices et, enfin, d’espoir.

Et maintenant ?

L’avenir de Sharbat Gula et de sa famille dépendra en grande partie de la stabilité politique en Afghanistan et de leur intégration durable en Italie. Les prochains mois seront cruciaux pour évaluer si son parcours d’intégration, marqué par l’apprentissage de la langue et l’accès à l’éducation pour ses enfants, pourra se poursuivre sans entrave. Par ailleurs, la question d’un éventuel retour en Afghanistan, même à long terme, reste ouverte et dépendra de l’évolution du régime taliban et des conditions de sécurité dans le pays.

Son histoire pose également une question plus large : comment les sociétés d’accueil peuvent-elles mieux protéger et intégrer des figures emblématiques comme elle, dont la célébrité passée les expose à de nouveaux risques ? Une réflexion qui dépasse son cas personnel et touche à la gestion des réfugiés illustres dans un monde globalisé.

Sharbat Gula a expliqué avoir préféré l’Italie pour deux raisons principales : d’abord, parce que ce pays avait déjà mené des actions humanitaires en Afghanistan par le passé, ce qui lui inspirait confiance. Ensuite, elle a clairement indiqué ne pas vouloir se rendre aux États-Unis, sans pour autant préciser les motivations exactes de ce choix.

Selon ses déclarations, les membres de sa famille restés en Afghanistan subissent les restrictions imposées par les talibans, notamment en matière d’éducation pour les femmes. Elle n’a pas précisé s’ils avaient pu quitter le pays depuis son exil, mais elle a confirmé que son retour n’était pas à l’ordre du jour.