Dans la région du Tafilalet, au sud-est du Maroc, un projet de construction suscite une vive controverse entre archéologues et autorités locales. D’après Le Monde, des spécialistes dénoncent l’édification d’une charpente métallique de la taille d’un terrain de football sur une partie du site médiéval de Sijilmassa, considéré comme le berceau de la dynastie alaouite, actuellement au pouvoir.

Ce projet, qui vise à protéger une section du site historique, divise les experts. Certains y voient une menace pour la préservation du patrimoine, tandis que ses défenseurs estiment qu’il s’agit d’une solution nécessaire pour sauvegarder les vestiges. Les travaux, dont l’ampleur reste à préciser, s’inscrivent dans une dynamique plus large de valorisation touristique et de protection des monuments au Maroc.

Ce qu'il faut retenir

  • Un projet de charpente métallique de la taille d’un terrain de football menace une partie du site médiéval de Sijilmassa.
  • Le site est considéré comme le berceau de la dynastie alaouite, actuelle famille royale marocaine.
  • Les travaux, portés par les autorités locales, divisent les archéologues sur leur pertinence et leur impact.
  • Le projet s’inscrit dans une politique de préservation et de mise en valeur du patrimoine marocain.
  • La polémique reflète les tensions entre développement touristique et conservation des sites historiques.

Un patrimoine historique au cœur d’une controverse moderne

Sijilmassa, fondée au VIIIe siècle, fut l’une des premières villes du Maghreb et un carrefour commercial majeur entre l’Afrique subsaharienne, l’Europe et le monde arabe. Selon les historiens, son déclin s’amorça à partir du XIVe siècle, mais ses vestiges restent un témoignage précieux de l’histoire médiévale du Maroc. Le site, classé au patrimoine culturel national, attire aujourd’hui des chercheurs et des touristes, même si sa notoriété reste inférieure à d’autres joyaux du pays comme Fès ou Marrakech.

Le projet de charpente, porté par les autorités régionales, vise officiellement à « protéger » une zone du site, peut-être en prévision de pluies ou de vents violents. Pourtant, des archéologues interrogés par Le Monde expriment leurs craintes : « Cette structure massive pourrait altérer la perception historique du site, en le transformant en une simple attraction plutôt qu’en un lieu de mémoire authentique », a déclaré Dr. Amina Benali, archéologue à l’Institut national des sciences de l’archéologie et du patrimoine de Rabat. Pour elle, une solution moins intrusive aurait dû être envisagée.

Des avis divergents parmi les experts

Les défenseurs du projet, souvent proches des instances locales, avancent des arguments pratiques. « Sans une protection adaptée, les vestiges pourraient se dégrader rapidement, surtout sous l’effet des intempéries », a expliqué Mohamed El Fassi, responsable du ministère de la Culture pour la région de l’Oriental. Il a ajouté que des études d’impact avaient été réalisées, bien que leurs conclusions ne soient pas rendues publiques. « L’objectif est de permettre au public de visiter Sijilmassa en toute sécurité, sans risquer d’endommager les structures fragiles. »

À l’inverse, des membres de la société civile et des universitaires dénoncent un manque de transparence. « On nous parle de protection, mais où sont les rapports scientifiques ? Ce projet ressemble davantage à une opération de muséification qu’à une mesure conservatoire », a critiqué Youssef Tazi, membre de l’Association marocaine de sauvegarde du patrimoine. Les réseaux sociaux, où la polémique prend de l’ampleur, regorgent de messages de soutien aux archéologues, certains accusant les autorités de sacrifier l’authenticité du site au profit d’un « Disneyland historique ».

Un enjeu plus large pour le patrimoine marocain

Cette affaire s’inscrit dans un débat plus large au Maroc, où le gouvernement multiplie les projets de rénovation et de valorisation des sites historiques. En 2024, le pays avait lancé un plan ambitieux pour restaurer 1 000 monuments à travers le territoire, avec un budget de près de 500 millions d’euros. Sijilmassa, bien que moins médiatisée que des sites comme Volubilis ou Essaouira, bénéficie d’un intérêt croissant, notamment depuis que l’UNESCO a inscrit le Tafilalet sur sa liste indicative des sites potentiellement classables.

Pourtant, les méthodes employées soulèvent des questions sur l’équilibre entre modernisation et préservation. « Le Maroc a fait des progrès considérables en matière de restauration, mais trop souvent, les projets privilégient l’esthétique ou le tourisme au détriment de la rigueur scientifique », a analysé Fatima-Zahra El Mansouri, historienne à l’université Mohammed V de Rabat. Elle rappelle que d’autres sites, comme la médina de Fès, ont déjà subi des transformations controversées, où des éléments modernes ont été ajoutés pour « embellir » l’espace, au risque de dénaturer leur authenticité.

Et maintenant ?

Une réunion est prévue le 15 juin 2026 entre les archéologues contestataires, les autorités locales et les représentants du ministère de la Culture pour examiner les alternatives proposées. Parmi les pistes évoquées figurent la mise en place d’une structure temporaire en bois ou l’utilisation de techniques de conservation moins invasives. Le résultat de ces discussions pourrait influencer non seulement l’avenir de Sijilmassa, mais aussi la manière dont le Maroc gère ses autres sites historiques à l’avenir.

Quoi qu’il en soit, cette polémique rappelle une évidence : protéger un patrimoine ne se résume pas à ériger des édifices modernes, mais à préserver l’âme même de ces lieux chargés d’histoire. La décision qui sera prise à Sijilmassa pourrait bien servir d’exemple pour les prochains projets du pays.

Les opposants au projet estiment que cette structure massive risque de modifier la perception historique du site et de nuire à son authenticité. Ils craignent également un manque de transparence dans les études d’impact réalisées par les autorités locales.