Alors que l’Europe renforce ses ambitions en matière de souveraineté pharmaceutique, une tribune publiée dans Le Monde par Matthieu Hocque, directeur général du think tank Le Millénaire, et Bertrand Pourroy, spécialiste des questions pharmaceutiques, propose une approche innovante pour lier aide au développement et sécurité sanitaire. Les deux auteurs y défendent l’idée que la souveraineté pharmaceutique européenne ne pourra être garantie sans une assurance sanitaire durable en Afrique.

Selon eux, la France, et plus largement l’Union européenne, devraient transformer leur politique d’aide au développement en un levier stratégique pour sécuriser les chaînes d’approvisionnement en médicaments et vaccins sur le continent africain. Une position qui s’inscrit dans un contexte où les pénuries de médicaments essentiels et les dépendances aux importations, notamment depuis l’Asie, ont révélé les vulnérabilités des systèmes de santé européens et africains.

Ce qu’il faut retenir

  • Une tribune publiée dans Le Monde par Matthieu Hocque (directeur général du think tank Le Millénaire) et Bertrand Pourroy (expert en questions pharmaceutiques).
  • Les auteurs estiment que la souveraineté pharmaceutique européenne dépend directement de la sécurité sanitaire en Afrique.
  • Ils appellent à faire de l’aide française au développement un outil pour renforcer les systèmes de santé africains et éviter les pénuries en Europe.
  • Cette réflexion intervient après plusieurs crises sanitaires liées aux ruptures d’approvisionnement en médicaments et vaccins, notamment pendant la pandémie de Covid-19.

Une dépendance sanitaire qui dépasse les frontières européennes

Les deux auteurs soulignent que la crise sanitaire liée au Covid-19 a mis en lumière les faiblesses des chaînes d’approvisionnement pharmaceutiques, aussi bien en Afrique qu’en Europe. Pendant cette période, les pénuries de produits essentiels comme les tests, les vaccins ou les médicaments ont révélé une dépendance excessive à l’égard de quelques grands producteurs asiatiques. « On ne peut plus se permettre de laisser le continent africain en marge des circuits de production de santé mondiale », a déclaré Matthieu Hocque dans sa tribune.

Bertrand Pourroy, de son côté, rappelle que l’Afrique représente un marché pharmaceutique en croissance, mais aussi un maillon faible dans la chaîne d’approvisionnement globale. « Sans une production locale renforcée et une coordination entre l’Europe et l’Afrique, les risques de nouvelles pénuries seront permanents », a-t-il précisé. Les deux experts pointent notamment le manque d’investissements dans les infrastructures de production pharmaceutique sur le continent, malgré les besoins croissants.

L’aide au développement comme outil de souveraineté sanitaire

Pour Hocque et Pourroy, l’aide française au développement – qui représente un budget annuel d’environ 11 milliards d’euros – devrait être réorientée vers des projets concrets en Afrique, avec un double objectif : améliorer l’accès aux soins pour les populations locales et sécuriser les approvisionnements pour l’Europe. Ils citent en exemple des initiatives comme le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme, qui ont permis de renforcer les systèmes de santé dans plusieurs pays africains.

Les auteurs proposent notamment de financer la construction d’usines de production de médicaments génériques en Afrique, en collaboration avec des acteurs locaux et européens. « Il ne s’agit pas seulement d’une question de solidarité, mais d’une nécessité stratégique pour éviter que l’Europe ne soit une fois de plus prise au dépourvu », a affirmé Bertrand Pourroy. Ils estiment que cette approche pourrait permettre de réduire les coûts pour les pays africains tout en garantissant des approvisionnements stables pour l’UE.

Et maintenant ?

La tribune des deux experts tombe à un moment où l’Union européenne travaille à la mise en place d’une stratégie pharmaceutique européenne, prévue pour être finalisée d’ici la fin de l’année 2026. Cette stratégie devrait inclure des mesures pour renforcer la production locale de médicaments, notamment via des partenariats avec des pays tiers. Reste à voir si la France, qui préside actuellement le Conseil de l’UE, inscrira cette question au cœur des discussions.

Les prochaines étapes pourraient inclure des négociations entre l’UE et des pays africains pour des accords de coopération industrielle, ainsi que des appels à projets pour financer des infrastructures pharmaceutiques sur le continent. La Commission européenne, qui a déjà lancé un fonds dédié à la souveraineté sanitaire, pourrait également s’emparer de ces propositions pour les intégrer dans ses futurs plans d’action.

Pour l’heure, la tribune de Matthieu Hocque et Bertrand Pourroy ouvre un débat essentiel : celui de l’interdépendance sanitaire entre l’Europe et l’Afrique. Alors que les enjeux de santé mondiale s’intensifient, la question n’est plus seulement de savoir si l’Europe doit investir en Afrique, mais comment le faire de manière à servir les intérêts des deux continents.

Les principaux risques identifiés par les auteurs sont les pénuries de médicaments essentiels, une dépendance aux importations asiatiques qui fragilise les approvisionnements, et l’absence de production locale suffisante en Afrique pour répondre aux besoins urgents. Ces vulnérabilités pourraient être exacerbées par des crises sanitaires futures, limitant la capacité de l’Europe à réagir rapidement.

Parmi les projets envisageables, les auteurs citent la construction d’usines de production de médicaments génériques, le renforcement des laboratoires de contrôle qualité, ou encore le soutien à des programmes de vaccination de masse. Ces initiatives pourraient être menées en partenariat avec des acteurs locaux comme l’Union africaine ou des organisations comme l’OMS.