Avec plus de cinquante ans de carrière, trente-quatre longs-métrages à son actif, deux Oscars du meilleur réalisateur et près de 12 milliards de dollars de recettes au box-office mondial, Steven Spielberg s’est imposé comme l’une des figures majeures du cinéma contemporain. Pourtant, au-delà des récompenses et des chiffres, c’est une partie de son histoire personnelle qui transparaît dans son œuvre. Franceinfo – Culture explore, à travers une série de cinq volets, les liens entre la vie du réalisateur et les thèmes récurrents de ses films.

Ce qu’il faut retenir

  • Une scène marquante de Rencontres du troisième type (1977) reflète le conflit entre Spielberg et son père, souvent absent dans sa jeunesse.
  • Le film E.T. l’extraterrestre (1982), tourné après le divorce des parents du cinéaste, aborde le traumatisme des enfants confrontés à la séparation parentale.
  • Spielberg a systématiquement protégé les jeunes acteurs sur ses tournages, instaurant une atmosphère familiale sur les plateaux.
  • La réconciliation avec son père, intervenue après la naissance de son premier enfant, a inspiré des scènes de retrouvailles dans Indiana Jones et la dernière croisade (1989).
  • Le cinéma de Spielberg sert, selon ses propres mots, de « thérapie » pour surmonter les blessures de l’enfance.

Une enfance marquée par l’absence paternelle

Dans Rencontres du troisième type, sorti en 1977, l’une des scènes les plus poignantes montre un père obsédé par sa quête d’ovnis, s’éloignant progressivement de sa famille. Ce conflit familial, bien que fictionnel, s’inspire directement des tensions vécues par Spielberg avec son propre père. « You cry baby » (« pleurnichard »), la réplique cinglante adressée par le fils au père dans le film, est un écho fidèle aux mots que le réalisateur adolescent avait lui-même lancés à son père. Ce dernier, souvent absent en raison de son travail, finit par quitter le foyer familial dans les années 1960, une période que Spielberg qualifie de « pire moment » de sa vie.

Ces souvenirs douloureux ont nourri une partie de l’œuvre du cinéaste. Des films comme Duel, La Guerre des mondes, Hook ou encore Arrête-moi si tu peux intègrent cette figure du père distant ou absent. Pourtant, l’une de ses réalisations les plus célèbres, E.T. l’extraterrestre, brise ce schéma. Dans ce long-métrage, aucune figure paternelle n’apparaît, et le récit se concentre sur la solitude d’un enfant face à un divorce.

« E.T. » : le film qui exorcisait une blessure personnelle

Sorti en 1982, E.T. l’extraterrestre marque un tournant dans la filmographie de Spielberg. Le réalisateur y explore un thème qui lui est cher : « comment combler le cœur d’un enfant qui se sent seul ». Comme il l’explique dans le documentaire Spielberg, le film n’était pas tant une histoire de rencontre avec une forme de vie extraterrestre qu’une réflexion sur les conséquences d’un divorce sur l’enfance. « Je voulais montrer comment un divorce affecte l’enfance. Et à quel point cela traumatise les enfants », précise-t-il.

Le cadre du film, une banlieue américaine typique des années 1980, ressemble étrangement à celle où Spielberg a grandi dans le sud-ouest des États-Unis. C’est aussi dans cette banlieue que le jeune Steven a subi moqueries et harcèlement, parfois à caractère antisémite. Ces expériences douloureuses ont conduit le cinéaste à imaginer des rôles où les enfants prennent des décisions, vivent des aventures et nouent des amitiés, leur offrant ainsi une échappatoire aux difficultés du quotidien.

Un tournage qui a changé sa vie, sur et en dehors des plateaux

Le tournage d’E.T. coïncide avec un tournant personnel pour Spielberg : il devient père pour la première fois. Cette expérience, couplée au travail avec les jeunes acteurs, le pousse à renouer avec son propre père. Une réconciliation qui, à son tour, inspire une scène devenue iconique dans Indiana Jones et la dernière croisade (1989). Dans ce film, Harrison Ford incarne Indiana Jones, un aventurier qui retrouve son père, interprété par Sean Connery. Leur relation, initialement conflictuelle, se transforme après une scène d’action spectaculaire où Indiana, en apparence mort, réapparaît. Son père se précipite alors vers lui : « Je croyais t’avoir perdu, mon garçon » ; « Je le croyais aussi, Monsieur ». Deux répliques simples, mais chargées d’émotion, qui résument à elles seules le chemin parcouru par Spielberg.

Pour le réalisateur, le cinéma a servi de « thérapie », un moyen de revivre et de dépasser les blessures de l’enfance. Cette dimension autobiographique transparaît dans son approche du travail avec les enfants. Lors d’une conférence à l’American Film Institute, Spielberg avait insisté sur l’importance de créer un environnement familial sur les plateaux : « Quand je fais un film avec des enfants, je dis à tout le monde : devenez amis avec eux. Je le dis aux machinistes, aux électriciens, aux cadreurs, à tout le monde sur le plateau. Je leur dis de faire sentir aux enfants qu’on fait partie d’une famille. » Une philosophie qui a marqué durablement ceux qui ont travaillé avec lui, comme Drew Barrymore ou Haley Joel Osment, présents lors de la première du vingtième anniversaire d’E.T. en 2002.

Un cinéma nourri par les épreuves, une influence durable

L’influence de l’enfance et des ruptures familiales sur l’œuvre de Spielberg ne se limite pas à ces exemples. Le thème du père absent ou distant revient de manière récurrente, qu’il s’agisse de figures comme celle d’Indiana Jones ou de Peter Pan dans Hook. Pourtant, c’est peut-être dans sa capacité à transformer ses expériences personnelles en récits universels que réside le génie du cinéaste. Ses films parlent aux enfants comme aux adultes, car ils abordent des émotions fondamentales : la peur de l’abandon, le besoin de rédemption, la quête d’identité.

Cette dimension humaine, couplée à une maîtrise technique incontestable, explique en partie pourquoi Spielberg reste une référence pour plusieurs générations de cinéphiles et de réalisateurs. Son parcours montre comment l’art peut servir de miroir à la vie, mais aussi de catharsis. Comme il l’a souvent répété, faire des films, c’est pour lui une manière de « guérir » les blessures du passé.

Et maintenant ?

À 79 ans, Steven Spielberg continue de tourner, même si son rythme s’est légèrement ralenti ces dernières années. Ses projets récents, comme West Side Story (2021) ou The Fabelmans (2022), un film semi-autobiographique, confirment son attachement à explorer les thèmes de l’identité et de la famille. Si le cinéaste n’a pas annoncé de nouveau long-métrage pour l’instant, son héritage reste immense. Ses films, souvent réédités ou restaurés, continuent d’inspirer de nouvelles générations de réalisateurs, tandis que les plateformes de streaming perpétuent leur diffusion auprès d’un public toujours plus large. Pour les années à venir, on peut s’attendre à ce que Spielberg reste une figure centrale du cinéma, même s’il se consacre désormais davantage à la production et à la transmission.

Steven Spielberg a transformé les épreuves de son enfance en récits intemporels, prouvant que le cinéma peut être bien plus qu’un simple divertissement. Entre réconciliations symboliques et explorations des blessures familiales, son œuvre reste un miroir tendu vers le passé, mais aussi une source d’inspiration pour l’avenir.

Outre Rencontres du troisième type et Indiana Jones et la dernière croisade, le réalisateur a également abordé ce thème dans La Guerre des mondes (2005), où le personnage interprété par Tom Cruise doit protéger ses enfants d’une invasion extraterrestre, ou encore dans Arrête-moi si tu peux (2002), inspiré de l’histoire vraie de Frank Abagnale Jr., un escroc qui cherche à se rapprocher de son père.