Au printemps 2026, les prix du porc en Chine ont atteint un niveau historiquement bas, signe d’une crise de surproduction qui pèse sur toute la filière, selon BFM Business. Entre effondrement de la demande intérieure, changement des habitudes alimentaires et stratégies industrielles mal calibrées, Pékin tente de limiter les dégâts alors que les éleveurs français subissent indirectement les conséquences de cette crise.
Ce qu'il faut retenir
- 399 yuans de perte par animal pour les éleveurs chinois, soit environ 51 euros, en raison des prix de vente inférieurs aux coûts de production.
- Le prix du kilo de porc a chuté à son niveau le plus bas depuis 16 ans en avril 2026, avant une légère remontée en mai.
- 40 % du cheptel porcin chinois a été décimé par la peste porcine africaine en 2018, avant une relance massive des élevages subventionnés par l’État.
- 28 millions de petits élevages ont disparu entre 2014 et 2020, laissant place à des géants industriels comme Muyuan Foods, capable de produire 81 millions d’animaux par an.
- La consommation de porc recule en Chine, remplacée par celle de volaille, jugée plus saine et moins grasse, notamment par les jeunes générations.
Une surcapacité industrielle face à une demande en berne
Les cours du porc en Chine se sont effondrés en raison d’une offre pléthorique et d’une consommation en repli. « Compte tenu des prix actuels, les autorités estiment les pertes à 399 yuans par animal », soit environ 51 euros, a déclaré Darin Friedrichs, fondateur du cabinet Sitonia Consulting, spécialisé dans l’agriculture chinoise, d’après BFM Business. En avril 2026, le prix au kilo a touché son niveau le plus bas depuis seize ans, avant une timide remontée en mai. Cette situation s’inscrit dans un contexte de surproduction structurelle, alimentée par des géants industriels ayant profité des subventions publiques pour moderniser leurs outils de production après l’épidémie de peste porcine africaine de 2018.
Le phénomène, appelé « neijuan » (ou « involution ») par les Chinois, illustre une course à la productivité qui a conduit à une concurrence acharnée entre les acteurs du secteur. Les grandes exploitations, mieux financées, ont pu maintenir leur activité malgré la baisse des prix, aggravant la surcapacité. « Elles disposent de davantage d’options de financement. Lorsque les prix sont bas, elles peuvent emprunter ou émettre des actions pour continuer à opérer et à accroître leur part de marché », a souligné Darin Friedrichs. Résultat : la Chine produit aujourd’hui quatre fois plus de porcs que la France en un an, avec des structures d’élevage verticales spectaculaires.
Des « gratte-ciel à cochons » pour répondre à une crise passée
Pour relancer une production décimée par la peste porcine africaine, les autorités chinoises ont massivement soutenu les éleveurs. Entre 2021 et 2026, le cheptel a été reconstitué grâce à des subventions sur les prêts, des garanties foncières et des assurances étatiques. Les grandes entreprises, comme Muyuan Foods, ont ainsi pu investir dans des infrastructures géantes. À Ezhou, dans la province du Hubei, le fondateur de Muyuan Foods, Qin Yinglin, a fait construire 21 bâtiments de six étages abritant élevage, production d’aliments et abattage. En 2024, cette entreprise affichait une capacité annuelle de 81 millions de porcs, selon le Financial Times.
Ces « gratte-ciel à cochons », souvent cités en exemple, symbolisent l’ambition chinoise de modernisation. Pourtant, ils illustrent aussi les déséquilibres actuels : la production a été multipliée sans que la demande ne suive, transformant un secteur autrefois cyclique en un marché structurellement excédentaire. « Traditionnellement, il existait des cycles du prix du porc en Chine. Quand les prix étaient élevés, les éleveurs augmentaient leur production, ce qui faisait ensuite baisser les prix. Quand les prix étaient bas, les éleveurs quittaient le secteur, ce qui faisait remonter les prix », a rappelé Darin Friedrichs. « La montée en puissance des grandes exploitations a changé la donne. »
Un changement des habitudes alimentaires qui aggrave la crise
La baisse de la consommation de porc en Chine s’explique aussi par une évolution des modes de vie. Depuis la fin de la pandémie de Covid-19, les dépenses des ménages dans la restauration ont chuté, affectant directement la demande en viande. « Les dépenses par habitant et par repas ont diminué de 24 % entre 2023 et 2025 », selon des données citées par le South China Morning Post. Dans un témoignage rapporté par le quotidien, un employé de bureau à Shanghai expliquait : « En réduisant la fréquence de nos sorties au restaurant, nous pouvons économiser plusieurs centaines de yuans par mois pour les périodes difficiles. »
Parallèlement, les jeunes générations se tournent vers des alternatives perçues comme plus saines. « Les régimes alimentaires sont devenus plus diversifiés et les choix plus nombreux à mesure que la Chine s’est enrichie », a expliqué Darin Friedrichs. « Les jeunes générations accordent de plus en plus d’importance à la santé. Elles considèrent la volaille comme plus saine, moins grasse et comme une bonne source de protéines. » La volaille, notamment le poulet, profite également de la demande accrue pour les produits transformés dans la restauration rapide. En 2025, la part du porc dans la consommation totale de viande en Chine a reculé, alors qu’elle était autrefois ultra-dominante.
Pékin tente de stabiliser le marché, mais les résultats se font attendre
Face à l’effondrement des prix, les autorités chinoises ont réagi en avril 2026 en annonçant le renforcement des réserves de viande congelée pour soutenir les cours. Elles tentent également d’organiser une réduction progressive des capacités de production. « Le gouvernement a obtenu certains résultats, mais le processus reste lent », a indiqué Darin Friedrichs. Ces mesures interviennent alors que le pays peine à relancer une inflation atone, le porc pesant encore 1,9 % dans le calcul de l’indice des prix à la consommation — un poids en baisse par rapport aux 2,9 % enregistrés jusqu’en 2020.
Les perturbations géopolitiques, comme la guerre au Moyen-Orient, compliquent également la situation en faisant grimper les coûts de production. Les tensions commerciales et les incertitudes économiques pèsent sur le pouvoir d’achat des ménages, réduisant encore la consommation de produits carnés, y compris le porc. Malgré les efforts de Pékin, le secteur reste pris dans une logique de surproduction, avec des marges de manœuvre limitées pour les éleveurs locaux.
Pour l’heure, le porc chinois, symbole d’une modernisation accélérée, devient aussi celui des déséquilibres économiques d’un pays en quête de stabilité après la pandémie et les crises sanitaires. Les « gratte-ciel à cochons » ne suffiront peut-être pas à nourrir une croissance qui, elle aussi, semble en quête d’équilibre.
La Chine a massivement investi dans des élevages industriels géants après l’épidémie de peste porcine africaine en 2018, qui avait décimé 40 % du cheptel. Pour relancer la production, les autorités ont soutenu la construction d’infrastructures modernes, comme les « gratte-ciel à cochons » d’Ezhou, permettant d’élever, nourrir et abattre les animaux en un même lieu. Ces structures visaient à moderniser le secteur, mais elles ont aussi contribué à une surproduction face à une demande en baisse.
Les éleveurs français exportent principalement des abats vers la Chine, un marché stratégique qui représente 6 % de la valeur d’une carcasse. La chute des prix du porc en Chine réduit leur rentabilité, alors que les cours européens suivent la même tendance. Les professionnels du secteur, comme Inaporc, s’inquiètent de cette perte de revenus, alors que la concurrence internationale s’intensifie.