Alors que la Colombie s’apprête à élire son nouveau président ce dimanche 31 mai 2026, Susana Muhamad, ancienne ministre de l’Environnement entre 2022 et 2025 sous la présidence de Gustavo Petro, livre un bilan sans concession des politiques menées contre le narcotrafic. Dans un entretien accordé à RFI, elle critique ouvertement l’utilisation du glyphosate pour éradiquer les cultures illicites, une méthode qu’elle juge inefficace et coûteuse pour l’environnement. Elle aborde également son parcours passé au sein du géant pétrolier Shell, un épisode souvent évoqué pour questionner sa crédibilité écologique.
Figure médiatique classée parmi les 100 femmes les plus influentes au monde en matière d’action climatique par le magazine Time, Muhamad revient sur ses années de mandat, entre avancées environnementales et échecs politiques. À trois jours du premier tour de l’élection présidentielle, son analyse offre un éclairage sur les défis persistants du pays en matière de lutte antidrogue et de transition écologique.
Ce qu'il faut retenir
- Susana Muhamad, ancienne ministre de l’Environnement (2022-2025), critique l’usage du glyphosate pour éradiquer les cultures de coca, jugé inefficace et néfaste pour l’environnement.
- Elle revient sur ses années de mandat sous Gustavo Petro, marqué par des avancées écologiques mais aussi des obstacles politiques.
- Son passage chez Shell, entre 2006 et 2009, est régulièrement pointé du doigt pour nuire à son image d’écologiste militante.
- Classée parmi les 100 femmes les plus influentes pour l’action climatique par Time, elle incarne aujourd’hui un courant de pensée environnementale en Colombie.
Un mandat entre espoirs écologiques et réalités politiques
Entre 2022 et 2025, Susana Muhamad a piloté le ministère de l’Environnement sous l’administration de Gustavo Petro, premier président de gauche de l’histoire colombienne. Son passage a été marqué par des initiatives ambitieuses, comme la réduction de la déforestation en Amazonie et la promotion de politiques de transition énergétique. Pourtant, malgré ces efforts, le bilan reste contrasté. « On ne mettra pas fin au narcotrafic en aspergeant les plantes au glyphosate », a-t-elle affirmé lors de l’entretien, soulignant que cette méthode, utilisée massivement dans les années 2000, n’a fait que déplacer les cultures illicites sans les éliminer.
Selon elle, la Colombie doit repenser sa stratégie antidrogue en privilégiant des alternatives économiques et sociales pour les paysans, plutôt que des solutions répressives coûteuses et écologiquement destructrices. « Côté environnement, les impacts du glyphosate sont désastreux : pollution des sols, dégradation de la biodiversité et risques sanitaires pour les populations locales », a-t-elle précisé. Ces propos interviennent alors que le pays reste le troisième producteur mondial de cocaïne, derrière le Pérou et la Bolivie.
Un parcours professionnel sous le feu des critiques
Avant de devenir une figure de l’écologie colombienne, Susana Muhamad a travaillé pour le géant pétrolier Shell entre 2006 et 2009. Cette période, souvent rappelée par ses détracteurs, sert à remettre en cause sa légitimité sur les questions environnementales. Interrogée sur ce sujet, elle a rappelé que son engagement pour la planète s’est construit bien avant son passage chez Shell, et qu’elle a depuis milité pour une sortie progressive des énergies fossiles. « Ces années font partie de mon parcours, mais mon combat pour le climat s’est intensifié après 2009 », a-t-elle indiqué.
Son parcours illustre les tensions entre les impératifs économiques et les urgences écologiques dans un pays où l’industrie extractive reste un pilier de l’économie. En Colombie, où le pétrole et le charbon représentent une part majeure des exportations, la transition énergétique se heurte à des réalités socio-économiques complexes.
Un héritage environnemental à l’épreuve du temps
À l’approche de l’élection présidentielle, les politiques menées par Muhamad sous Petro sont désormais soumises à un bilan critique. Si certaines mesures, comme la protection des zones naturelles ou la réduction des émissions de CO₂, ont été saluées par la communauté internationale, d’autres, comme la lutte contre la déforestation, restent inabouties. « Le défi principal reste la mise en œuvre concrète des politiques », a-t-elle reconnu. « Sans moyens financiers et sans soutien des autres institutions, même les meilleures intentions peuvent échouer. »
Son expérience au gouvernement lui permet aujourd’hui d’alerter sur les risques d’un retour en arrière. « La Colombie a besoin de cohérence : on ne peut pas à la fois promouvoir l’agroécologie et financer des projets pétroliers », a-t-elle déclaré. Une affirmation qui résonne particulièrement à l’heure où le pays doit choisir entre deux visions pour son avenir : une économie verte et durable, ou un retour aux modèles traditionnels basés sur l’exploitation des ressources naturelles.
Quelle que soit l’issue du scrutin, son analyse rappelle une vérité de plus en plus partagée : en Colombie, comme ailleurs, la lutte contre le narcotrafic et la protection de l’environnement ne peuvent être dissociées. Une équation complexe qui, d’ici quelques semaines, sera entre les mains des électeurs.
Selon Susana Muhamad, son utilisation persiste en raison de sa simplicité d’application et de son coût relativement faible par rapport à d’autres méthodes. Cependant, elle souligne que les résultats sont mitigés : les cultures de coca se déplacent simplement vers des zones plus reculées, tandis que les impacts environnementaux et sanitaires s’aggravent. Le gouvernement colombien, sous pression internationale, a réduit son usage depuis 2015, mais certaines forces de l’ordre continuent de l’envisager comme une solution rapide.