Carolyn Travis a découvert, grâce à un tableau Excel, que sa relation avec un ingénieur rencontré en cours d’entrepreneuriat était « vouée à l’échec ». Une conclusion tirée non pas d’une intuition, mais d’un outil d’analyse de données conçu par ses proches, comme le rapporte Le Wall Street Journal et Courrier International.
Ce qu’il faut retenir
- Des célibataires recourent à des tableurs ou applications pour évaluer la compatibilité amoureuse de manière algorithmique.
- Un modèle vendu sur Etsy peut coûter entre 1,16 € et 52 €, selon sa complexité.
- L’application Spread, créée par Sampson Ezieme, analyse des critères personnels pour guider les choix sentimentaux.
- Les experts s’interrogent sur l’impact de cette tendance sur la perception des relations humaines.
Ces « hackeurs de l’amour », comme les surnomme Cosmopolitan, cherchent à rationaliser un domaine souvent considéré comme chaotique : la vie sentimentale. Lassés par les applis de rencontre et leurs flots de profils interchangeables, certains célibataires se tournent vers des outils conçus pour filtrer les partenaires potentiels selon des critères précis. « Lassés d’enchaîner les rendez-vous sans lendemain et usés par les applis de rencontre, bon nombre de célibataires élaborent aujourd’hui des outils destinés à optimiser leur vie sentimentale », résume le magazine américain.
Le phénomène ne se limite pas à des tableaux manuels. Des applications comme Spread, développée par l’Américain Sampson Ezieme, promettent une analyse fine des compatibilités. « Cet outil d’aide à la prise de décision s’appuie sur les critères rédhibitoires et les objectifs à long terme définis par l’utilisateur, ainsi que sur les informations personnelles fournies en amont », explique Le Times. L’objectif ? Éviter de reproduire les mêmes erreurs et identifier, dès les premiers échanges, les signaux d’incompatibilité.
Carolyn Travis incarne cette tendance. Ses amis ont compilé ses valeurs et celles de son prétendant dans une application maison, avant de conclure à une « incompatibilité sur toute la ligne ». Une démarche qui illustre le paradoxe de cette approche : si les données permettent d’éviter des relations vouées à l’échec, elles risquent aussi d’éliminer toute place pour la surprise ou l’imprévu, deux éléments souvent au cœur des histoires d’amour.
Des outils pour « optimiser » l’amour, mais à quel prix ?
Derrière cette quête d’efficacité se cache une réflexion plus large sur la gestion de sa vie sentimentale. « Je voulais prendre du recul et aborder la question comme un dossier professionnel, en me fixant des objectifs et en envisageant différemment mes rendez-vous », confie une utilisatrice prénommée Molly dans Cosmopolitan. Pour ces célibataires, l’amour n’est plus une question de hasard, mais de stratégie.
Cette logique s’inscrit dans une société où l’optimisation de soi est devenue une norme, du travail à la santé. Mais appliquée aux relations humaines, elle soulève des questions éthiques. « À un moment donné, il faut commencer à considérer les gens comme des êtres humains », rappelle Luke Brunning, maître de conférences en éthique appliquée à l’Université de Leeds. « Or cela inclut toute leur complexité, leurs imperfections et les façons dont ils ne correspondent probablement pas à nos idéaux. »
Pour certains, ces outils ne font que prolonger la tendance des applis de rencontre, où les profils sont réduits à des critères binaires (« swipe » vers la gauche ou la droite). « Cela déshumanise également les personnes avec lesquelles nous entrons en contact, nous poussant à les percevoir comme des statistiques sur une feuille de calcul, plutôt que comme des individus complexes », déplore Cosmopolitan.
Des modèles clés en main sur Etsy
L’offre s’est rapidement adaptée à cette demande. Sur la plateforme Etsy, des créateurs vendent des modèles de tableurs prêts à l’emploi, conçus pour évaluer la compatibilité amoureuse. Les prix varient de 1,16 € pour les versions les plus simples à 52 € pour les plus élaborées. Une preuve que ce marché, bien que niche, attire une clientèle prête à investir pour y gagner du temps.
Pour Minnie Lane, coach de rencontres interrogée par The Times, il n’y a « rien de mal à savoir exactement ce que l’on recherche et à vouloir y réfléchir ». En revanche, elle met en garde contre la tentation de noter mentalement une personne dès le premier rendez-vous. « Mais il y a une grande différence entre cette démarche et le fait d’attribuer mentalement une note à la personne en face de vous avant même la fin du rendez-vous. »
Cette frontière entre préparation et objectification est au cœur du débat. Si les algorithmes permettent d’éviter des relations toxiques, ils risquent aussi de transformer l’amour en une équation à résoudre, où les émotions seraient reléguées au second plan. « L’optimisation ne fait pas le bonheur », rappelle Cosmopolitan. « Une chose est sûre : les robots d’IA dernière génération ne connaîtront jamais les papillons dans le ventre à attendre un hypothétique message de la personne qui vous plaît. »
Faut-il tout quantifier pour mieux aimer ?
Les défenseurs de ces outils insistent sur leur utilité pour éviter les erreurs coûteuses. « Les gens recherchent un sentiment de contrôle et d’autonomie », explique Luke Brunning dans Cosmopolitan. Dans une époque où le choix amoureux semble infini, ces méthodes offriraient une boussole pour naviguer dans un océan de possibilités.
Pourtant, cette approche ne fait pas l’unanimité. « Les êtres ne sauraient se résumer à une suite de chiffres et de formules binaires : j’aime/je n’aime pas », écrivait déjà la philosophe Éloïse Duval dans ses réflexions sur l’amour. Comment, en effet, attribuer une note à « la lumière d’un regard », « le ciel d’une caresse » ou « le vertige » d’une rencontre ?
Le risque est double. D’abord, celui d’une standardisation des relations, où les partenaires seraient triés sur des critères objectifs au détriment de la chimie spontanée. Ensuite, celui d’une frustration accrue : si l’outil indique qu’une relation n’a « aucune chance », comment accepter l’imperfection inhérente à toute histoire d’amour ?
En attendant, Carolyn Travis, elle, a tiré les leçons de son expérience. Si le tableau Excel lui a évité une relation difficile, il lui a aussi rappelé une vérité simple : l’amour, avec ses aléas et ses surprises, ne se laisse pas toujours enfermer dans des cases.
Non. Bien que conçus pour répondre aux besoins des célibataires, certains couples utilisent aussi ces tableurs pour évaluer leur compatibilité ou résoudre des tensions. Cependant, leur utilisation reste marginale et souvent associée à une démarche personnelle de « gestion » de la relation.
Aucune étude indépendante ne valide leur fiabilité. Leur conception repose sur des algorithmes propriétaires, dont les critères varient selon les outils. Les experts en relations humaines soulignent que la compatibilité amoureuse ne peut se réduire à une formule mathématique.