Quarante ans après la catastrophe de Tchernobyl, une historienne spécialiste de l’Ukraine et de la Russie a pu consulter, pour la première fois, les archives secrètes du KGB consacrées à l’accident nucléaire. Galia Ackerman, auteure de « Le KGB à Tchernobyl », publié aux Éditions Premier Parallèle, met en lumière les causes profondes de la tragédie du 26 avril 1986 à travers des documents inédits. Selon Le Figaro, ces éléments révèlent une combinaison de facteurs techniques, humains et organisationnels ayant transformé une simple erreur en désastre sanitaire et environnemental.
Ce qu'il faut retenir
- Un réacteur conçu pour être économique mais fragile : son absence d’enceinte de confinement et sa conception jugée trop simple par certains experts ont joué un rôle clé.
- Un personnel insuffisamment formé : les opérateurs, majoritairement des électriciens, manquaient de connaissances en physique nucléaire pour réagir à une situation critique.
- Des défaillances techniques aggravantes : malgré un arrêt programmé, le réacteur n’a pu être maîtrisé, en partie à cause d’une instabilité structurelle.
- Une culture de dissimulation et de mépris des alertes : les archives confirment une tendance systématique à minimiser les risques au sein de l’appareil soviétique.
Un réacteur aux failles structurelles, selon ses propres concepteurs
Les documents consultés par Galia Ackerman révèlent que le réacteur RBMK-1000 de Tchernobyl, bien que présenté comme sûr et peu coûteux, présentait des lacunes majeures. L’un de ses principaux concepteurs, l’académicien Alexandrov, affirmait même que sa robustesse était telle qu’il aurait pu être installé « sur la place Rouge », selon les propos rapportés par l’historienne. Pourtant, certains experts interrogés par le KGB avaient émis des réserves, soulignant notamment son instabilité potentielle en cas de dysfonctionnement. L’absence d’enceinte de confinement renforçait ces risques, rendant toute fuite radioactive inévitable en cas de rupture.
Le design même du réacteur, optimisé pour une production électrique rapide et à moindre coût, avait été privilégié au détriment de la sécurité. Cette approche, typique de l’ère soviétique, visait à maximiser l’efficacité industrielle sans toujours mesurer les conséquences potentielles. Les archives montrent que ces alertes, pourtant documentées, avaient été systématiquement ignorées ou minimisées par la hiérarchie.
Un personnel sous-qualifié face à une situation hors norme
Outre les défaillances techniques, les archives du KGB révèlent un problème humain tout aussi préoccupant. Le personnel de la centrale de Tchernobyl était majoritairement composé d’électriciens et de techniciens spécialisés dans la maintenance des turbines. Aucun d’entre eux ne disposait de connaissances approfondies en physique nucléaire, une lacune pourtant critique dans la gestion d’une centrale atomique. Selon Galia Ackerman, cette méconnaissance a empêché l’équipe de réagir correctement à l’incident du 26 avril 1986, lorsque le réacteur n°4 a commencé à surchauffer.
Les documents confirment que les opérateurs n’avaient pas été formés pour gérer une situation d’urgence nucléaire. Leur réaction, marquée par des erreurs de manipulation, a aggravé la crise. Les archives citent notamment des témoignages d’experts du KGB qui avaient alerté, avant l’accident, sur le manque de préparation du personnel. Ces mises en garde, elles aussi ignorées, illustrent une tendance plus large au sein du régime soviétique : la priorité donnée à la production industrielle sur la sécurité.
Des défaillances techniques qui ont précipité la catastrophe
Les archives consultées par Galia Ackerman révèlent également des problèmes techniques spécifiques ayant contribué à l’enchaînement des événements. Le 26 avril 1986, lors d’un test de sécurité, les opérateurs ont désactivé plusieurs systèmes de protection du réacteur, pensant pouvoir le redémarrer sans risque. Or, le réacteur est devenu instable et n’a pas pu être arrêté comme prévu. « Au lieu de s’arrêter comme c’était programmé, le réacteur a continué à fonctionner », explique l’historienne. Ce dysfonctionnement, couplé à l’absence d’enceinte de confinement, a permis à des matériaux radioactifs de s’échapper dans l’atmosphère.
Les documents du KGB montrent que ces problèmes n’étaient pas totalement inconnus. Des rapports internes mentionnent des « instabilités » récurrentes du réacteur, sans que des mesures correctives ne soient prises. Pour Galia Ackerman, ces éléments confirment que la catastrophe de Tchernobyl n’était pas le résultat d’un simple accident, mais bien d’un enchaînement de défaillances structurelles, techniques et humaines.
« Elle a été préparée, en quelque sorte, par un enchaînement de circonstances. D’abord, le réacteur. Il était simple à construire, bon marché et considéré comme relativement sûr. Pourtant certains experts interrogés à l’époque par le KGB avouaient qu’il pouvait devenir instable. »
Galia Ackerman, historienne spécialiste de l’Ukraine et de la Russie
Une culture de dissimulation qui a aggravé l’impact de la catastrophe
Au-delà des causes immédiates de l’accident, les archives du KGB révèlent une culture de dissimulation et de mépris des alertes au sein de l’appareil soviétique. Les documents montrent que les responsables locaux et nationaux avaient minimisé les risques bien avant l’accident, par crainte de sanctions ou de retards dans les plans de production. Après la catastrophe, cette tendance s’est poursuivie : les autorités ont retardé l’évacuation des populations locales et tenté de minimiser l’ampleur de la contamination.
Les archives confirment également que les scientifiques et ingénieurs ayant alerté sur les risques du réacteur RBMK-1000 avaient été ignorés, voire sanctionnés. Pour Galia Ackerman, cette attitude reflète une logique plus large du système soviétique, où la vérité était souvent sacrifiée au profit de l’image du régime. « La nature du régime préparait la catastrophe », souligne-t-elle, rappelant que la transparence était rarement une priorité pour les autorités de l’époque.
La publication de « Le KGB à Tchernobyl » par Galia Ackerman s’inscrit dans une série de travaux visant à éclairer les zones d’ombre de l’histoire soviétique. Pour les chercheurs, ces archives offrent une opportunité unique de comprendre comment des décisions techniques, politiques et humaines peuvent conduire à une catastrophe.
Le réacteur RBMK-1000, utilisé à Tchernobyl, présentait plusieurs failles structurelles : absence d’enceinte de confinement, instabilité en cas de surchauffe, et conception optimisée pour une production électrique rapide plutôt que pour la sécurité. Selon les archives du KGB, certains experts avaient alerté sur ces risques bien avant l’accident de 1986, mais leurs avertissements avaient été ignorés par la hiérarchie soviétique.