Près de vingt ans après un plongeon lors d’une colonie de vacances en Corse, Jérémie, aujourd’hui tétraplégique, attend que la Cour de cassation se prononce sur la réduction de son indemnisation pour faute présumée. La haute juridiction doit rendre sa décision ce vendredi 29 mai 2026, une issue qui pourrait faire jurisprudence en matière de responsabilité civile, selon Franceinfo – Santé.
Ce qu'il faut retenir
- Le 4 août 2006, Jérémie, alors âgé de 15 ans, plonge dans une eau peu profonde lors d’une colonie de vacances en Corse et devient tétraplégique de type 5.
- Les juges de première instance et d’appel ont reconnu la responsabilité de l’association organisatrice, mais ont réduit son indemnisation de 40 % en raison d’une imprudence présumée de la victime.
- La Cour de cassation doit trancher si cette réduction est justifiée ou si elle doit être revue à la baisse, voire supprimée.
- Jérémie, aujourd’hui dépendant d’un fauteuil roulant, vit avec des séquelles physiques et psychologiques majeures.
- Son avocate plaide pour la suppression de toute réduction d’indemnisation, estimant que son client n’a commis qu’une « imprudence d’adolescent ».
L’accident de Jérémie remonte au 4 août 2006. Alors âgé de 15 ans, il participe à une colonie de vacances en Corse organisée par une association. Lors d’une séance de baignade, il plonge dans une zone peu profonde. Le choc provoque une lésion médullaire, le rendant tétraplégique de type 5, une pathologie qui affecte l’ensemble de ses membres et limite fortement son autonomie. Les animateurs avaient autorisé la baignade, mais sans encadrement ni avertissement sur les dangers potentiels, notamment l’interdiction de plonger ou de sauter.
Les premiers juges, puis la cour d’appel, ont reconnu la responsabilité de l’association dans la survenue de l’accident. Ils ont cependant estimé que Jérémie avait commis une faute, réduisant son indemnisation à 40 % du préjudice subi. Une décision classique en matière de responsabilité civile, où le partage des responsabilités est souvent appliqué lorsque la victime a contribué à son propre dommage.
« J’ai plongé dans une vague comme n’importe quel autre enfant… »
Jérémie, tétraplégique depuis son accident
Jérémie vit aujourd’hui avec les conséquences physiques et psychologiques de cet accident. Incapable de se déplacer sans fauteuil roulant et dépendant d’une assistance quotidienne pour les gestes les plus simples, il décrit une vie où chaque tâche devient un combat. « Vous ne vous rendez pas compte de l’effort que c’est tous les jours. Je suis tétraplégique, je n’ai rien dans les mains, je n’ai pas de triceps donc je ne peux pas lever les bras… Ce n’est pas une vie », confie-t-il à Franceinfo – Santé. Les premières années après l’accident ont été particulièrement difficiles sur le plan émotionnel : « Si je devais passer vingt minutes à faire les choses tout seul, je prenais vingt minutes à en pleurer parce que je n’y arrivais pas. »
L’impact de l’accident s’étend bien au-delà de sa propre personne. « Ça n’a pas détruit que moi, ça a détruit le reste de ma famille », admet-il, la voix tremblante. « La pathologie, je ne l’accepte toujours pas. C’est ma compagne de vie, elle est là tous les jours mais je suis toujours plus ou moins dans une phase de deuil qui ne se referme pas. »
Malgré les 40 % d’indemnisation versés par l’association en 2023, Jérémie a pu améliorer son quotidien en achetant une maison adaptée à son handicap. Il dispose désormais d’un salon spacieux, d’un lève-personne et d’un lit médicalisé. Plus récemment, il a acquis un fauteuil roulant moderne capable de gravir les marches, lui offrant une autonomie partielle pour certaines activités. Pourtant, son état de santé se dégrade avec le temps. « Ça devient de plus en plus compliqué. La nuit, j’aurais besoin de quelqu’un pour me tourner, me surveiller… », explique-t-il. Ces besoins croissants représentent un coût supplémentaire, mais l’argent n’est pas l’enjeu principal pour lui.
« Si je peux aider d’autres personnes grâce à mon combat au niveau juridique… Moi, personnellement, cet argent ne me rendra jamais ce que j’ai perdu. »
Jérémie
Son avocate, Delphine Hirn, défend une position claire : la réduction d’indemnisation est injustifiée. « Jérémie n’a rien fait d’autre que ce qu’on pouvait attendre de n’importe quel ado de cet âge-là, c’est-à-dire plonger dans la mer en Corse en plein mois d’août. Il était sous la responsabilité d’une association, de moniteurs, qui ont laissé des jeunes se baigner sans donner la moindre recommandation sur la zone de baignade », souligne-t-elle. « Ce que la justice lui répète depuis des années, c’est qu’il y est pour quelque chose : “C’est 60 % de ta responsabilité si aujourd’hui tu es dans ce fauteuil.” Donc la première des choses qui me paraît fondamentale, c’est que Jérémie puisse entendre que ce n’est pas de sa faute. »
La décision de la Cour de cassation, attendue ce 29 mai 2026, pourrait modifier la jurisprudence en matière de responsabilité civile. Jusqu’à présent, les juges appliquent systématiquement le partage de responsabilité lorsque la victime a commis une faute, même légère. Les avocats de Jérémie espèrent que la haute juridiction limitera cette réduction aux seules fautes graves, voire l’exclura dans les cas où la victime n’a commis qu’une imprudence banale, comme plonger dans la mer.
Quelle que soit l’issue de ce procès, Jérémie espère avant tout que sa démarche servira à d’autres. « Cet argent ne me rendra jamais ce que j’ai perdu », rappelle-t-il. Mais son combat juridique pourrait, à terme, permettre à d’autres victimes de ne plus porter le poids d’une faute qu’elles n’auraient jamais dû endosser.
En droit français, lorsque la victime d’un dommage corporel a commis une imprudence ou une faute ayant contribué à son préjudice, les juges peuvent réduire le montant de son indemnisation. Cette pratique, appelée « partage de responsabilité », s’applique même dans les cas où la faute de la victime est minime. Dans l’affaire de Jérémie, les juges ont ainsi réduit son indemnisation de 60 %, estimant qu’il avait commis une imprudence en plongeant dans une zone peu profonde.
La Cour de cassation, plus haute juridiction française, est saisie pour trancher un point de droit précis : la réduction d’indemnisation pour faute de la victime doit-elle être systématique, même en cas d’imprudence mineure ? Une décision de la Cour de cassation fait jurisprudence et s’applique à toutes les affaires similaires futures. Dans le cas de Jérémie, les avocats espèrent que la Cour limitera cette réduction aux seules fautes graves, ce qui renforcerait les droits des victimes.