Qui l'eût cru ? Alors qu'on s'attendait à une victoire du Parti du peuple, c'est bien le Bhumjaithai qui s'impose dans les urnes thaïlandaises. Autant dire que la soirée électorale a réservé quelques surprises.

Le premier ministre thaïlandais par intérim, Anutin Charnvirakul, a fait une entrée remarquée sur la scène politique. D'après les résultats provisoires, son parti, le Bhumjaithai, serait en passe de devenir le plus grand groupe parlementaire du pays. « On est en train de gagner », a-t-il lancé aux journalistes, un sourire aux lèvres, depuis le siège de son parti à Bangkok. (On imagine la pression dans la pièce à ce moment-là.)

Un revirement spectaculaire

Côté opposition, Natthaphong Ruengpanyawut, chef du Parti du peuple, a reconnu sa défaite avec élégance. « On n'est pas en tête, c'est clair », a-t-il admis devant les caméras. Le moins qu'on puisse dire, c'est que les observateurs en ont pris pour leur grade : personne ne voyait venir ce résultat.

Les chiffres parlent d'eux-mêmes : le Bhumjaithai serait crédité de près de 200 sièges, selon les prévisions de Channel 3. Le Parti du peuple, lui, se contenterait d'un peu plus de 100 sièges. Quant au Pheu Thai, longtemps dominant, il arrive en troisième position. Résultat des courses : Anutin Charnvirakul, qui n'était même pas favori, pourrait bien former le prochain gouvernement.

Un système politique complexe

La démocratie thaïlandaise, c'est un peu comme un puzzle : les institutions conservatrices liées à la monarchie, à l'armée ou à la justice ont des pouvoirs immenses. La Constitution, héritée du coup d'État militaire de 2014, donne beaucoup de pouvoir à ces acteurs. (D'où les dissolutions de partis ou les bannissements de figures politiques, comme Move forward ou Paetongtarn Shinawatra récemment.)

Le Parti du peuple, réformiste, militait pour des institutions plus démocratiques. On pourrait se demander si cette victoire conservatrice ne va pas freiner les ardeurs démocratiques du pays. D'autant que le Bhumjaithai n'avait même pas remporté la première place lors des dernières élections.

La question cambodgienne

Et puis, il y a le conflit avec le Cambodge. Beaucoup d'électeurs ont confié à l'AFP avoir voté en pensant à cette question épineuse. « On a besoin d'un leader fort pour protéger notre souveraineté », a déclaré Yuernyong Loonboot, 64 ans, le premier électeur à avoir voté dans un bureau de Buriram, la ville natale d'Anutin.

L'armée thaïlandaise a pris le contrôle de certaines zones contestées lors des derniers combats en décembre. Un cessez-le-feu est désormais en vigueur, mais les tensions restent vives. Peu après son entrée en fonction, Anutin a autorisé les forces armées à prendre toutes les mesures qu'elles jugeaient appropriées à la frontière, sans en référer au gouvernement. En campagne, il a promis de construire un mur frontalier et de recruter 100.000 soldats volontaires. (On se demande bien comment il compte financer tout ça.)

Un profil atypique

Anutin Charnvirakul, c'est un personnage. Héritier fortuné du BTP, pilote d'avion à ses heures, il a mené la Thaïlande à la légalisation du cannabis. Même si son parti ne semble pas obtenir la majorité absolue, le nombre de sièges qu'il pourrait remporter lui donnerait l'avantage dans les négociations de coalition.

La Thaïlande utilise un système de représentation mixte : 400 députés élus par des circonscriptions individuelles et 100 sièges attribués selon un scrutin séparé pour les listes de partis. Autant dire que les coalitions sont souvent nécessaires pour former un gouvernement.

Le déclin du Pheu Thai

Le Pheu Thai, la formation de Thaksin Shinawatra, consacre son déclin en arrivant à la troisième place. (Thaksin, actuellement derrière les barreaux pour corruption, n'a pas aidé à l'image du parti.) Pourtant, il reste le partenaire de coalition le plus probable d'Anutin. Ils étaient alliés jusqu'à ce que le Bhumjaithai se retire d'un accord sur le traitement du conflit frontalier conclu par la Première ministre de l'époque, Paetongtarn Shinawatra, la fille de Thaksin.

Un référendum a également été organisé dimanche pour permettre aux électeurs de se prononcer sur le principe d'une réforme constitutionnelle. Sans qu'aucune mesure spécifique n'ait été proposée, bien sûr. (On se demande bien ce que les électeurs ont pu voter, dans ces conditions.)

Perspectives économiques

Le prochain gouvernement thaïlandais aura fort à faire. L'économie est morose, concurrencée par le Vietnam en pleine expansion. Et le secteur touristique, vital pour le pays, n'a pas retrouvé son niveau d'avant la pandémie. (On espère que les nouveaux élus auront des idées pour relancer la machine.)

Alors, Anutin Charnvirakul parviendra-t-il à former un gouvernement stable ? Et surtout, parviendra-t-il à apaiser les tensions avec le Cambodge ? Les prochains mois s'annoncent riches en rebondissements.

Anutin Charnvirakul doit maintenant former un gouvernement de coalition. Avec près de 200 sièges, son parti, le Bhumjaithai, est en position de force. Mais il devra probablement s'allier avec d'autres partis pour obtenir la majorité absolue. Les négociations pourraient être longues et complexes, surtout avec un paysage politique aussi fragmenté.

Plusieurs facteurs peuvent expliquer ce résultat inattendu. D'abord, la question du conflit avec le Cambodge a joué un rôle important. Beaucoup d'électeurs ont voté en faveur d'un leader fort, capable de protéger la souveraineté thaïlandaise. Ensuite, la dissolution du parti Move forward et le bannissement de certaines figures politiques ont affaibli l'opposition. Enfin, la promesse de légalisation du cannabis et d'autres mesures populistes ont pu séduire une partie de l'électorat.

Cette victoire conservatrice pourrait freiner les ardeurs démocratiques en Thaïlande. Le Bhumjaithai est un parti plutôt conservateur, proche de l'armée et de la monarchie. Son arrivée au pouvoir pourrait renforcer les institutions conservatrices et limiter les réformes démocratiques. Cependant, il est encore trop tôt pour tirer des conclusions définitives. Tout dépendra des alliances qu'Anutin Charnvirakul parviendra à former et des politiques qu'il mettra en œuvre.