Le 30 mars 2023, Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, prononçait un discours historique où elle posait les bases d’une nouvelle doctrine face à la Chine, fondée sur le « de-risking » et la réduction des dépendances stratégiques. Plus de trois ans plus tard, selon Euronews FR, l’Union européenne reste paralysée par ses divisions internes et la crainte de représailles économiques de la part de Pékin.

Ce qu'il faut retenir

  • En mars 2023, Ursula von der Leyen a présenté une stratégie de « dé-risque » vis-à-vis de la Chine, critiquant ses subventions distorsives et ses pratiques économiques coercitives.
  • L’UE a enregistré en 2025 un déficit commercial avec la Chine pour la première fois de son histoire, chaque État membre étant concerné.
  • Les États membres, divisés, n’ont pas adopté de définition commune du « de-risking » et rechignent à accepter les coûts des mesures de protection.
  • La Commission a imposé des droits de douane sur les véhicules électriques chinois, mais peine à faire adopter une stratégie globale face à Pékin.
  • La menace de représailles chinoises, notamment sur les terres rares, paralyse toute action collective des Vingt-Sept.

Un discours visionnaire, mais des résultats limités

Le discours de mars 2023 d’Ursula von der Leyen, qui qualifiait les relations UE-Chine de « plus complexes et les plus importantes au monde », avait marqué un tournant dans l’approche européenne. Pour la première fois, un dirigeant européen consacrait une intervention publique exclusivement à Pékin, alors que la guerre en Ukraine dominait l’agenda politique. La présidente de la Commission y dénonçait l’« amitié sans limites » entre Xi Jinping et Vladimir Poutine, mais surtout les pratiques économiques chinoises jugées déloyales : subventions massives, concurrence déloyale, transferts forcés de technologies et contrôle des matières premières critiques.

Elle appelait à une réduction des risques (« de-risking »), une stratégie visant à limiter les dépendances critiques vis-à-vis de la Chine. « On peut s’attendre à voir se dessiner une trajectoire claire pour rendre la Chine moins dépendante du reste du monde et le reste du monde plus dépendant de la Chine », avait-elle déclaré. « L’impératif de sécurité et de contrôle l’emporte désormais sur la logique des marchés libres et du commerce ouvert. » Son allocution, saluée par les analystes pour sa lucidité, avait été vivement critiquée par Pékin, qui l’avait qualifiée de « trompeuse et incohérente ».

Pourtant, son public cible n’était ni les commentateurs ni les dirigeants chinois, mais bien les États membres de l’UE. « Nous avons besoin d’une volonté collective pour répondre ensemble », avait-elle insisté. Ironie de l’histoire : ce sont précisément ces États, divisés sur la manière de gérer Pékin, qui ont affaibli la portée de son message.

Un déficit commercial historique et des divisions persistantes

Trois ans après ce discours, la situation s’est encore dégradée. En 2025, pour la première fois, chaque État membre de l’UE a enregistré un déficit commercial avec la Chine, un signe clair de la dépendance croissante du bloc à l’égard de Pékin. Les gouvernements peinent à s’accorder sur une définition commune du « de-risking ». Certains renvoient la responsabilité aux entreprises privées, qui ne voient pas l’intérêt financier de s’éloigner d’un marché aussi lucratif, malgré les risques encourus.

Les résultats des mesures prises par la Commission sont mitigés. D’un côté, l’exécutif européen a réussi à imposer des droits de douane supplémentaires sur les véhicules électriques chinois, après un processus législatif houleux ayant profondément divisé les États membres. L’Espagne, par exemple, est passée du soutien à l’abstention après une visite du Premier ministre à Pékin, tandis que l’Allemagne, pays d’origine d’Ursula von der Leyen, s’est opposée à la mesure. Bruxelles a également lancé des initiatives pour relocaliser certains secteurs industriels et a exclu les entreprises chinoises Huawei et ZTE des infrastructures critiques de connectivité.

De l’autre, la Commission n’est pas parvenue à convaincre les États membres de lui octroyer davantage de pouvoirs pour contrôler les exportations sensibles, que les capitales protègent jalousement. La stratégie globale de sécurité économique d’Ursula von der Leyen est passée presque inaperçue, et sa proposition phare d’un nouvel outil de contrôle des investissements sortants a été abandonnée face aux réticences politiques. L’Instrument anti-coercition (ACI), conçu en partie pour contrer les pressions chinoises, n’a toujours pas été activé, alors même que la présidente de la Commission a accusé Pékin de chantage économique.

La peur des représailles chinoises, principal frein à une action européenne unie

Le principal obstacle à une politique commune reste la crainte des représailles de Pékin. La Chine a déjà montré sa capacité à frapper là où cela fait mal, comme en témoignent les restrictions imposées l’an dernier sur les exportations de terres rares, des minerais essentiels pour de nombreuses industries européennes. Pékin a prévenu qu’il « riposterait résolument » si Bruxelles durcissait sa position, une menace qui pèse sur chaque décision des Vingt-Sept. « Nous arrivons tard dans ce débat », a reconnu un diplomate européen. « La Chine réfléchit à la sécurité économique depuis 30 ans. C’est nouveau pour nous. »

Cette peur a conduit les dirigeants à éviter soigneusement de mentionner la Chine explicitement dans les conclusions de leurs sommets, préférant évoquer des concepts plus larges comme la « géoéconomie » ou la « compétitivité ». « Les États membres voient le danger de bouger chacun de leur côté face à la Chine et sont ravis d’envoyer la Commission faire le sale boulot à leur place », confie un haut diplomate sous couvert d’anonymat. « Tout devra être orchestré avec le plus grand soin. »

Pourtant, certains signes récents laissent entrevoir un changement de ton. Le président français Emmanuel Macron et le Premier ministre belge Bart De Wever ont récemment durci leur position vis-à-vis de Pékin, reprenant en partie l’approche défendue par Ursula von der Leyen. « Elle a compris tôt que la relation avec la Chine n’était plus seulement une question d’opportunités économiques, mais aussi de vulnérabilités, de dépendances et de risques pour la sécurité économique », analyse Fabian Zuleeg, directeur général du European Policy Centre (EPC), présent lors du discours de 2023.

L’Allemagne et l’Espagne, symboles des contradictions européennes

Parmi les États membres, l’Allemagne et l’Espagne illustrent les contradictions de l’UE face à la Chine. Berlin, malgré les signaux contradictoires envoyés par ses dirigeants, reste tiraillée entre les intérêts de ses grandes entreprises, très exposées à Pékin, et ceux des PME, plus vulnérables. Madrid, quant à elle, a pris ses distances avec un projet de document cosigné par la France, l’Italie, les Pays-Bas et la Lituanie, appelant la Commission à être « plus proactive » face à la Chine.

Bruxelles mise désormais sur l’envolée des chiffres du commerce pour faire avancer une stratégie plus robuste. L’exécutif évalue l’adéquation des instruments commerciaux existants et la possibilité d’en concevoir de nouveaux. « Nous voulons le dialogue, mais le dialogue doit produire des résultats. Nous aimons la concurrence, mais la concurrence doit être équitable », a déclaré Ursula von der Leyen cette semaine. « Et nous voulons un accès au marché chinois qui respecte la réciprocité. C’est tout un concept sur lequel nous travaillons. »

Et maintenant ?

La Commission européenne devrait présenter d’ici la fin de l’année un nouveau paquet de mesures visant à renforcer la résilience économique du bloc face à la Chine. Une échéance clé sera le sommet UE-Chine prévu en décembre 2026, où les tensions commerciales et technologiques devraient dominer les discussions. Les diplomates européens estiment que la gravité des chiffres du commerce pourrait enfin pousser les États membres à s’accorder sur une ligne commune, mais sans garantie.

Pour l’heure, la stratégie chinoise d’Ursula von der Leyen reste un exercice d’équilibriste, où chaque avancée se heurte à la réalité des intérêts nationaux et à la peur des représailles. Le défi, désormais, n’est plus de définir les risques, mais bien de les assumer.

Le « de-risking » désigne une stratégie visant à réduire les dépendances stratégiques de l’UE vis-à-vis de la Chine, notamment en limitant les risques liés aux subventions déloyales, aux transferts forcés de technologies et aux pratiques coercitives. Contrairement à une logique de « découplage » total, il s’agit de diversifier les partenariats et de renforcer la résilience industrielle, sans pour autant rompre totalement les liens économiques avec Pékin.