En novembre 2025, Kgosi Pelelekae, un jeune Botswanais de 25 ans, quitte Gaborone pour un voyage censé le mener vers un poste de cuisinier en Russie. Mais à son retour quelques semaines plus tard, il souffre de stress post-traumatique et témoigne, pour la première fois dans son pays, d’un enrôlement forcé dans les rangs de l’armée russe. Selon Courrier International, qui reprend une enquête du média sud-africain The Continent, il fait partie d’au moins trois Botswanais recrutés pour combattre en Ukraine aux côtés des forces russes, malgré un discours officiel de non-engagement du gouvernement de Gaborone.
Ce qu'il faut retenir
- Trois Botswanais au moins ont été enrôlés dans l’armée russe pour combattre en Ukraine, selon des données divulguées par des médias et le collectif All Eyes on Wagner.
- 1 417 Africains enrôlés fin 2025, dont aucun Botswanais n’apparaît dans la liste publiée en février 2026, d’après les chiffres cités.
- 27 % de chômage au Botswana en 2025, un contexte économique difficile qui pousse de nombreux jeunes à chercher des opportunités à l’étranger.
- Kgosi Pelelekae a été intercepté à l’aéroport de Gaborone avant son départ pour des incohérences dans son itinéraire, puis manipulé par des recruteurs via Telegram.
- Deux autres Botswanais de 19 et 20 ans, partis en « programme de formation » en juillet 2025, ont disparu avant de réapparaître sur le front ukrainien, selon les familles.
- Le gouvernement botswanais a rapatrié un citoyen en décembre 2025, mais ignore où se trouvent les autres, selon le ministre des Relations internationales, Phenyo Butale.
Un espoir d’emploi transformé en cauchemar
Kgosi Pelelekae, sans emploi depuis plus de cinq ans, vivait alors chez sa grand-mère et sa sœur, sa mère étant décédée en 2013. Après avoir été arrêté en Afrique du Sud en 2024 pour un vol dont il a finalement été innocenté, il cherche désespérément une issue. C’est ainsi qu’un ami lui envoie un lien vers une agence russe promettant des emplois bien rémunérés en Europe. Une offre de cuisinier en Russie, avec un salaire de plus de 2 000 dollars par mois, un logement gratuit et des billets d’avion pris en charge, lui semble trop belle pour être vraie. Pourtant, c’est bien ce qui l’attend.
Une fois sa candidature acceptée, Kgosi est contacté par deux recruteurs se faisant appeler « Dimitri » et « Contrôleur ». Le premier lui propose un contrat via Telegram, tandis que le second lui verse 150 dollars pour financer son trajet jusqu’à l’aéroport de Gaborone, où il est finalement autorisé à embarquer après des négociations avec les agents, malgré l’absence de visa et une lettre de voyage peu convaincante. « C’était une tentative désespérée de reprendre ma vie en main », confie-t-il plus tard.
De l’aéroport de Gaborone au camp militaire russe
À Moscou, un homme l’accueille pour un trajet de près d’une semaine en bus vers un camp près de Khabarovsk, à la frontière chinoise. À son arrivée, l’accueil de « Dimitri » devient glacial : plus de sourires, seulement un ton sec pour lui expliquer qu’il est là pour travailler. Chaque nouvel arrivant reçoit une carte SIM, un formulaire de banque, un contrat en russe et passe une visite médicale. Kgosi entend alors un médecin dire à un collègue qu’il est « trop faible pour le front ». Le lendemain, on lui remet des treillis et un fusil d’assaut AK-47. Le camp est sous surveillance constante, avec des drones et des soldats armés partout. « Ils nous ont demandé si on fumait ou buvait, et nous ont donné des cigarettes ou de l’alcool », raconte-t-il.
Un compagnon de captivité lui explique que l’alcool est censé calmer les angoisses. Kgosi, pris de panique, contacte alors la Botswanaise qu’il a rencontrée dans l’avion, une expatriée en Pologne, à qui il avait donné son numéro. Quelques jours plus tard, il est transféré vers Saint-Pétersbourg — une opportunité inespérée pour tenter de fuir.
L’évasion et le retour au Botswana, marqué par la peur
Grâce à l’aide d’étudiants botswanais en Russie, de la passagère de l’avion et d’une employée du consulat du Botswana en Suède, Kgosi parvient à quitter Saint-Pétersbourg pour Moscou, où on lui trouve un hôtel et finance son billet retour. « Ce n’est pas tous les jours que des gens utilisent leur propre argent pour aider un inconnu », souligne-t-il. De retour chez lui, il ne sort presque plus, porte un masque en public par crainte des représailles et se refuse à donner trop de détails sur son évasion « par souci de sécurité ». « J’ai traversé une terrible épreuve uniquement parce que j’ai voulu trouver du travail et que j’ai fait confiance à des inconnus », résume-t-il.
Son témoignage, diffusé dans une émission de radio locale, est le premier à confirmer publiquement l’enrôlement de Botswanais dans l’armée russe. Il révèle aussi avoir laissé derrière lui deux compatriotes, partis en juillet 2025 pour un « programme de formation » avant de disparaître. Leurs familles ignorent toujours où ils se trouvent.
L’opposition exige un changement de position diplomatique
Dumelang Saleshando, chef de file de l’opposition botswanaise, critique la position de son gouvernement, qui s’est abstenu à plusieurs reprises lors des votes aux Nations unies sur la guerre en Ukraine. « Le Botswana devrait revoir sa position et ne pas soutenir la Russie », affirme-t-il. « Le gouvernement devrait aussi agir pour ramener à la maison nos concitoyens. La vie des enfants du Botswana compte. » Le ministre des Relations internationales, Phenyo Butale, a confirmé le rapatriement d’un citoyen en décembre 2025, mais reconnaît que les services de l’État n’ont « aucune information fiable » sur la situation des autres.
Cette affaire survient dans un contexte économique difficile pour le Botswana, où le taux de chômage atteint 27 % en 2025. Les principaux employeurs, l’État et la société minière Debswana (exploitant des diamants), ont drastiquement réduit leurs effectifs ces dernières années en raison d’une baisse de la demande. Les diamants représentaient encore 80 % des recettes d’exportation du pays en 2024, selon des données citées par le média sud-africain.
Pour Kgosi Pelelekae, son témoignage est avant tout un avertissement. « J’espère que mon histoire servira à d’autres jeunes et leur apprendra à se méfier des offres trop belles pour être vraies », déclare-t-il. Depuis son retour, il vit reclus, marqué par une expérience qu’il qualifie d’« épreuve terrible ». Son cas illustre les dangers auxquels s’exposent des milliers de jeunes Africains en quête d’un avenir meilleur dans un contexte de précarité et de désespoir économique.
D’après des données de l’armée russe divulguées dans les médias, 1 417 Africains avaient été enrôlés fin 2025. Cette liste, révélée en février 2026 par le collectif d’investigation All Eyes on Wagner, ne comprend cependant aucun citoyen botswanais.