Un gadget de traçage à bas coût, une carte postale et deux timbres. C’est tout ce qu’il a fallu à un média néerlandais pour localiser une frégate hollandaise participant à l’escorte du porte-avions français Charles de Gaulle en Méditerranée orientale au mois de mars. Selon BFM Business, cette enquête a révélé une lacune majeure dans les protocoles de contrôle du courrier militaire, poussant le ministère de la Défense des Pays-Bas à revoir en urgence ses procédures.

Ce qu'il faut retenir

  • Un traceur Bluetooth à 5 euros a été dissimulé dans une carte postale envoyée à la frégate hollandaise Evertsen en mars 2026.
  • Le courrier militaire néerlandais n’est pas contrôlé en rayons X au-delà des colis, laissant passer des enveloppes contenant des objets électroniques.
  • La frégate a été pistée depuis sa base de Den Helder jusqu’au large de la Crète et près de Chypre, avant que le traceur ne soit détecté et désactivé.
  • Le ministère de la Défense néerlandais a déjà annoncé des ajustements, comme l’interdiction des cartes de vœux contenant des piles.
  • Cette faille rappelle des investigations similaires, comme celles du Monde utilisant l’application Strava pour localiser des militaires français en mission secrète.

Une enquête journalistique exploitant une faille postale

Pour tester la solidité des mesures de sécurité de la Marine royale néerlandaise, un journaliste de l’Omroep Gelderland a utilisé le service postal militaire pour envoyer un traceur Bluetooth à bord de la frégate Evertsen. Ce type d’appareil, disponible pour quelques euros, permet généralement de localiser des objets du quotidien comme des clés ou un portefeuille. Mais dans ce cas, il a servi à suivre les déplacements d’un navire de guerre, révèle BFM Business.

Le dispositif a été expédié sous forme de carte postale, avec deux timbres apposés. Selon les règles en vigueur, seuls les colis sont soumis à un contrôle par rayons X, et non les enveloppes. C’est cette faille que le média a exploitée, en s’appuyant sur le fait que les militaires néerlandais peuvent recevoir du courrier en mer via un service postal géré par le ministère de la Défense. Une fois à bord, le traceur a émis des signaux permettant de retracer la position du bâtiment.

Le trajet de la frégate pistée depuis les Pays-Bas jusqu’en Méditerranée

Intégrée à l’escorte internationale du Charles de Gaulle mi-mars 2026, la frégate Evertsen a navigué depuis sa base de Den Helder vers la Méditerranée orientale. L’enquête de l’Omroep Gelderland décrit son itinéraire : après avoir longé les côtes de la Crète, le navire a mis le cap vers l’est, puis a obliqué vers Chypre avant que le traceur ne cesse d’émettre, le 27 mars au soir. À ce stade, il n’a pas été possible de déterminer si la frégate avait rejoint le groupe aéronaval français.

Le traceur a finalement été découvert lors d’une opération de tri du courrier, sans que les journalistes puissent confirmer s’il avait été repéré avant ou après la déconnexion du signal. « Il est préférable que la position d’un navire de guerre ne soit pas connue », a souligné l’ancien lieutenant-général néerlandais Mart De Kruif, interrogé par l’Omroep Gelderland. « De nos jours, on peut éliminer des cibles à distance avec une grande précision, mais il est indispensable de connaître leur emplacement. Pour une frégate, révéler sa position est un risque majeur. »

Un contexte géopolitique tendu en Méditerranée orientale

Le déploiement du Charles de Gaulle en Méditerranée s’inscrivait dans un cadre stratégique marqué par l’escalade des tensions au Proche-Orient et en Moyen-Orient. En mars 2026, l’Iran était engagé dans un conflit ouvert avec les États-Unis, déclenchant l’envoi d’un groupe aéronaval français pour renforcer la défense de Chypre et sécuriser les intérêts européens dans la région. La frégate Evertsen, aux côtés de bâtiments italiens et espagnols, faisait partie de cette coalition internationale.

Cette opération survient dans un contexte où les moyens de surveillance modernes, qu’ils soient grand public ou militaires, permettent des localisations précises. En 2018, des journalistes du Monde avaient déjà révélé comment l’application Strava, utilisée pour suivre des activités sportives, avait permis de cartographier les déplacements de militaires français en opérations secrètes. Une méthode similaire à celle employée par l’Omroep Gelderland, mais cette fois en exploitant une faille logistique plutôt que technologique.

Les réactions du ministère de la Défense et les mesures correctives

À la suite de la publication de l’enquête, le ministère de la Défense néerlandais a reconnu l’existence d’une faille et annoncé des mesures correctives immédiates. Parmi elles, l’interdiction d’envoyer des cartes de vœux contenant des piles à bord de l’Evertsen, une pratique jusqu’alors autorisée. Les directives relatives au contrôle du courrier militaire doivent également être révisées, bien que le ministère n’ait pas détaillé les nouvelles procédures dans l’immédiat.

Cette affaire souligne la vulnérabilité des protocoles de sécurité dans un environnement où les technologies de traçage, même basiques, peuvent compromettre la discrétion des forces armées. Elle rappelle aussi l’importance de former le personnel militaire à la cybersécurité et aux risques liés aux objets connectés, même anodins. Reste à voir si d’autres pays, dont la France, prendront des mesures similaires pour éviter des fuites de localisation sur leurs propres navires.

Et maintenant ?

Le ministère de la Défense néerlandais a indiqué que des ajustements étaient en cours, mais aucune date précise n’a été communiquée pour leur mise en œuvre complète. D’autres pays pourraient suivre cette initiative, notamment ceux dont les marines participent à des missions en Méditerranée ou en mer Rouge. Par ailleurs, cette affaire pourrait relancer le débat sur la sécurisation des chaînes logistiques militaires, y compris postales, dans un contexte où les technologies grand public deviennent des outils de surveillance.

Pour l’Omroep Gelderland, cette enquête marque une nouvelle illustration des failles dans la protection des informations stratégiques. Reste à savoir si d’autres médias ou services de renseignement exploiteront à l’avenir des méthodes similaires pour tester – ou compromettre – la sécurité des forces armées.

Selon BFM Business, les protocoles néerlandais limitent les contrôles par rayons X aux seuls colis, excluant les enveloppes. Cette faille a été exploitée par l’Omroep Gelderland pour introduire un traceur Bluetooth dans une simple carte postale, démontrant une lacune dans la sécurisation du courrier militaire.