Une vaste étendue d’algues brunes, s’étirant sur plus de 8 850 kilomètres entre les côtes de l’Afrique de l’Ouest et le golfe du Mexique, intrigue et inquiète les scientifiques depuis plusieurs années. Selon Futura Sciences, ce phénomène, appelé Grande Ceinture de Sargasses de l’Atlantique (GASB), représente une transformation majeure des écosystèmes marins, avec des répercussions encore difficiles à anticiper.
Ce qu'il faut retenir
- Une ceinture de sargasses s’étend désormais sur 8 850 km en 2025, contre seulement quelques centaines de kilomètres il y a quinze ans.
- En mai 2026, les satellites ont détecté 37,5 millions de tonnes d’algues brunes, un record historique.
- L’apport massif de nutriments, notamment via les fleuves Amazone et Mississippi, favorise cette prolifération sans précédent.
- Les échouages massifs d’algues libèrent du sulfure d’hydrogène toxique et endommagent les récifs coralliens.
- Les scientifiques alertent sur un possible « changement de régime » dans les océans, lié au réchauffement climatique et à l’eutrophisation.
Une invasion silencieuse mais spectaculaire
Ce ruban brun, visible depuis l’espace, forme une bande continue de sargasses pélagiques, des algues autrefois cantonnées à la mer des Sargasses. Selon une étude publiée dans Harmful Algae et menée par des chercheurs du Harbor Branch Oceanographic Institute (Florida Atlantic University), cette prolifération s’est intensifiée depuis 2011, avec une croissance quasi annuelle. En 2025, la GASB a battu tous les records en atteignant une longueur de 8 850 kilomètres, soit plus du double de la largeur des États-Unis.
Les données satellites, les relevés de terrain et les analyses chimiques révèlent que la biomasse des sargasses a explosé. Leur croissance s’est accélérée, notamment grâce à un apport massif d’azote et de phosphore. Entre 1980 et 2020, la teneur en azote dans les tissus de ces algues a augmenté de 55 %, tandis que leur rapport azote/phosphore a bondi de 50 %. Autant dire que l’équilibre écologique des océans est profondément perturbé.
Des nutriments terrestres à l’origine du phénomène
Jusqu’à récemment, les sargasses dépendaient principalement des nutriments issus des remontées d’eaux océaniques. Désormais, leur prolifération est aussi alimentée par les ruissellements agricoles, les rejets d’eaux usées et les dépôts atmosphériques. Le fleuve Amazone joue un rôle clé : ses crues charrient des nutriments qui dopent la croissance des algues, tandis que les périodes de sécheresse la freinent. Les courants comme le Loop Current et le Gulf Stream transportent ensuite ces masses végétales vers le golfe du Mexique, où les échouages sont observés depuis les années 2000.
Sur place, les nutriments en provenance du Mississippi et de l’Atchafalaya ont déjà provoqué des marées brunes spectaculaires, coûtant des millions d’euros en nettoyage. En 1991, une centrale nucléaire de Floride a même dû être arrêtée en raison d’un échouage massif. Ces incidents illustrent l’impact économique et écologique d’un phénomène qui n’était autrefois qu’une curiosité écologique.
Un écosystème en danger
Les sargasses ne sont pas dénuées d’utilité. Elles forment un habitat essentiel pour plus de 120 espèces, dont des poissons, des invertébrés et des tortues marines, comme le souligne la National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA). Cependant, leur prolifération excessive devient une menace. Lorsqu’elles s’échouent et se décomposent, elles libèrent du sulfure d’hydrogène, un gaz toxique qui étouffe les plages et crée des zones mortes. Elles endommagent aussi les récifs coralliens et pèsent lourdement sur les économies locales, notamment celles des Antilles et de la Guyane.
La décomposition des sargasses produit également du méthane et d’autres gaz à effet de serre, soulevant des questions sur leur rôle dans le cycle du carbone et les rétroactions climatiques. « Ce sont les prémices d’un changement de régime », a déclaré un chercheur cité par Futura Sciences. Autrement dit, l’océan Atlantique pourrait être en train de basculer vers un nouvel équilibre, moins favorable à la biodiversité.
« Entre 1980 et 2020, la teneur en azote des tissus de sargasses a grimpé de 55 %, tandis que leur rapport azote/phosphore a bondi de 50 %. »
– Étude parue dans Harmful Algae, Harbor Branch Oceanographic Institute
Une menace qui dépasse l’Atlantique
Ce phénomène n’est probablement que le premier signe d’un bouleversement plus large. Avec le réchauffement des océans et la poursuite des apports de nutriments terrestres, d’autres régions du globe pourraient connaître des marées brunes comparables. Les scientifiques appellent à une surveillance internationale accrue et à une réduction durable du ruissellement des nutriments. L’eutrophisation, autrefois un problème côtier, façonne désormais l’océan tout entier.
La Grande Ceinture de Sargasses pourrait donc n’être que le symptôme d’un déséquilibre plus profond, lié à l’activité humaine et au changement climatique. Sans action rapide, d’autres zones marines pourraient subir des transformations similaires, avec des conséquences imprévisibles pour les écosystèmes et les sociétés humaines.
Face à cette situation, les scientifiques insistent sur la nécessité d’une coopération internationale. Les mécanismes de transport des nutriments et des algues ne connaissent pas de frontières. Une réponse globale, combinant réduction des pollutions, recherche et gestion des écosystèmes, semble indispensable pour éviter que cette ceinture brune ne devienne la norme.
Lorsqu’elles se décomposent, les sargasses libèrent du sulfure d’hydrogène, un gaz toxique qui peut provoquer des irritations des voies respiratoires et des yeux. Les populations vivant à proximité des zones d’échouage sont donc exposées à des risques sanitaires, notamment en cas d’inhalation prolongée.
Certaines initiatives explorent leur valorisation, notamment pour la production de biocarburants, d’engrais ou de matériaux de construction. Cependant, leur collecte à grande échelle reste complexe et coûteuse, en raison de leur dispersion sur de vastes zones océaniques.