Une usine texane financée à hauteur de 533 millions de dollars par l'armée américaine n'a produit aucun obus en deux ans d'activité, malgré les investissements colossaux consentis pour répondre à l'urgence de la guerre en Ukraine. Selon BFM Business, le projet piloté par le géant de la défense General Dynamics et équipé de machines turques s'est révélé être un fiasco industriel sans précédent.

Ce qu'il faut retenir

  • Une usine inaugurée en mai 2024 près de Dallas (Texas), destinée à produire 30 000 obus de 155 mm par mois d'ici octobre 2025.
  • 533 millions de dollars investis par le Pentagone pour moderniser la production, mais aucun obus produit en deux ans.
  • Des machines turques Repkon, jugées inadaptées, ont causé des pannes en série, des incendies et des problèmes structurels.
  • 469 millions de dollars dépensés entre décembre 2022 et décembre 2025, une somme que l'armée américaine pourrait avoir mal employée, selon un rapport de l'Inspecteur général du Pentagone.
  • L'armée menace en juin 2025 de résilier le contrat, constatant que General Dynamics n'a pas respecté les délais ni les exigences techniques.
  • General Dynamics propose désormais d'utiliser l'intelligence artificielle pour tenter de sauver le projet, tout en remplaçant les machines turques par des équipements plus fiables.

Un projet lancé dans l'urgence pour répondre aux besoins de l'Ukraine

En mai 2024, alors que l'Ukraine et la Russie s'affrontaient sur le front avec des milliers d'obus de 155 mm tirés quotidiennement, l'administration Biden avait promis à Kiev un approvisionnement massif en munitions. L'objectif fixé par la Maison Blanche était de produire 100 000 obus par mois pour soutenir l'effort de guerre ukrainien. C'est dans ce contexte que le Pentagone a financé à hauteur de 533 millions de dollars une nouvelle usine à Mesquite, près de Dallas, confiée au groupe General Dynamics, leader historique du secteur.

Dès son inauguration, le site devait devenir un pilier de la production américaine d'artillerie. Pourtant, dès les premiers mois, les dysfonctionnements se sont multipliés. Selon BFM Business, qui reprend les révélations de ProPublica, les machines turques Repkon, inconnues aux États-Unis, se sont avérées incapables de répondre aux exigences du contrat.

Des machines turques inopérantes et une usine en proie au chaos

Les problèmes techniques ont commencé dès les premiers mois d'exploitation. Les bras robotisés des machines turques étaient incontrôlables, brisant des vitres et provoquant des pannes à répétition. Une canalisation d'eau a explosé, des incendies se sont déclarés, et des fissures sont apparues dans les murs de l'usine. « J'en étais arrivé au point où plus rien ne me surprenait », témoigne un ancien employé cité par ProPublica.

Face à ces défaillances, les ouvriers se sont retrouvés sans travail. Certains ont improvisé en apportant des mots croisés ou en dormant sur place, ce qui a poussé la direction à leur retirer leurs chaises. « On restait là à ne rien faire, à chercher du travail, à essayer de comprendre ce qui se passait », raconte une ancienne technicienne. « C'était du gaspillage d'argent public et du temps perdu. »

Un dialogue rompu entre Américains et Turcs

Pour tenter de résoudre les problèmes, la société turque Repkon a envoyé des équipes sur place. Cependant, les tensions entre les techniciens turcs et les employés américains se sont rapidement installées, alimentant des rumeurs de sabotage délibéré. Bien que les autorités n'aient apporté aucune preuve à l'appui de cette hypothèse, le manque de collaboration a aggravé la situation. « La pression pour aller vite était incroyable », confie un ancien responsable de l'armée américaine.

Pendant ce temps, la direction de General Dynamics multipliait les déclarations rassurantes. En avril 2024, Phebe Novakovic, PDG du groupe, affirmait : « Aux États-Unis, nous augmentons rapidement notre production de munitions grâce à l’ouverture de notre usine au Texas. » Pourtant, l'armée américaine constatait que aucun obus n'était produit, et que les machines ne respectaient pas les exigences techniques du contrat.

Le Pentagone menace de résilier le contrat

En juin 2025, le Pentagone a mis en demeure General Dynamics de se mettre en conformité, sous peine de résilier le contrat. Un rapport de l'Inspecteur général du Pentagone, publié en juillet 2025, a confirmé les dysfonctionnements : « Dans une installation de Mesquite détenue et exploitée par un entrepreneur, ce dernier n'a pas été en mesure de produire des pièces métalliques de projectiles conformes aux spécifications du contrat. »

Le document souligne que l'armée avait prévu que l'usine texane produise 30 000 munitions par mois, un objectif loin d'être atteint. Pire encore, l'inspecteur général s'interroge sur l'utilisation des fonds : « Examiner le contrat relatif à l'installation afin de déterminer comment les fonds ont été dépensés, si le Département de la Défense peut en récupérer une partie et si le contrat a été attribué de manière appropriée. »

General Dynamics mise sur l'intelligence artificielle pour sauver le projet

Face à l'échec cuisant du site texan, General Dynamics a annoncé en juin 2025 un revirement stratégique : le remplacement des machines turques par des équipements similaires à ceux utilisés dans son usine historique de Scranton, en Pennsylvanie. Cette dernière, en service depuis 1953, a déjà produit près de 30 millions d'obus, mais ses machines, bien que fiables, datent du siècle dernier. L'intégration de l'intelligence artificielle suscite cependant des doutes parmi les employés.

Dans un communiqué commun avec Deterrence, une entreprise extérieure au secteur de l'armement, General Dynamics promet d'utiliser l'IA pour « optimiser les opérations de fabrication ». « Ce modèle reproductible permettra d'intégrer des fonctionnalités de renseignement et de connectivité à l'infrastructure existante afin de créer des systèmes de production s'améliorant en continu grâce aux logiciels », précisent les deux entreprises. Reste à savoir si cette solution suffira à rattraper deux années de retard.

Et maintenant ?

L'armée américaine doit désormais trancher : poursuivre General Dynamics malgré les manquements, résilier le contrat, ou tenter une nouvelle approche avec l'IA. Les prochains mois seront décisifs, alors que l'objectif de 100 000 obus par mois reste d'actualité. Un rapport détaillé de l'Inspecteur général, dont certaines parties restent caviardées, pourrait apporter des éclaircissements sur les responsabilités dans ce fiasco. En attendant, la question des fonds publics dépensés sans résultat concret plane sur ce projet.

Pour l'instant, aucun obus n'est sorti de l'usine de Mesquite, et les questions sur la gestion du contrat et l'efficacité des machines turques restent sans réponse définitive. L'armée américaine, qui a déjà engagé 469 millions de dollars entre 2022 et 2025, devra justifier l'utilisation de ces fonds face au Congrès et à l'opinion publique.

Selon nos confrères de BFM Business, General Dynamics a justifié ce choix par la promesse d'une fabrication plus rapide et la possibilité de produire des obus de plusieurs calibres. Cependant, le Congrès a validé l'accord sans vérifier l'adéquation des machines avec les exigences techniques du contrat, sous la pression de l'urgence liée à la guerre en Ukraine.