Alors que Gérald Darmanin a appelé lundi à une « mobilisation générale » des magistrats pour « faire la vérité » dans l’affaire Lyhanna, une policière spécialisée dans les violences sur mineurs a livré un témoignage accablant sur les difficultés rencontrées par les enquêteurs. Selon Franceinfo - Politique, cette professionnelle, qui s’exprime sous couvert d’anonymat, alerte sur l’impossibilité de traiter l’ensemble des dossiers accumulés dans un contexte de saturation des services.

Ce qu'il faut retenir

  • 150 dossiers par enquêteur dans certaines brigades, contre 30 à 60 auparavant
  • Près de trois millions de plaintes en attente selon le ministre de la Justice, soit un million de plus qu’il y a trois ans
  • Les policiers doivent parfois effectuer un tri des victimes en fonction des risques encourus
  • Un logiciel obsolète et des procédures jugées trop lourdes ralentissent les enquêtes
  • Les familles de victimes expriment une colère légitime face aux délais, selon l’enquêtrice

Un système judiciaire à bout de souffle

Dans une brigade spécialisée d’une ville moyenne, les enquêteurs travaillent aujourd’hui avec une charge de 150 dossiers par personne, alors qu’ils en traitaient entre 30 et 60 auparavant. « On n’est pas les pires, certains commissariats ont beaucoup plus de dossiers », confie cette policière à Franceinfo. Les effectifs, déjà insuffisants, peinent à absorber l’afflux de procédures, notamment dans les affaires de violences sexuelles sur mineurs. Un contexte qui, selon elle, ne permet pas d’assurer un traitement optimal des dossiers.

La situation est telle que les policiers doivent parfois procéder à un tri des victimes, une pratique qui rappelle celle des services d’urgence médicaux en période de crise. « Notre choix, c’est quand la victime est toujours en contact avec son auteur », explique-t-elle. « C’est le critère où le risque paraît le plus important ». Une méthode qui, bien que nécessaire, pèse lourdement sur le moral des enquêteurs.

Des victimes en attente, des familles en colère

Cette policière, qui intervient régulièrement auprès de victimes de violences sexuelles, souligne la difficulté à gérer la charge mentale liée aux retours des familles. « Les victimes nous recontactent pour savoir où en est leur dossier », précise-t-elle. « C’est normal, mais les délais sont vraiment très importants ». Les explications sur la surcharge de travail ne suffisent pas toujours à calmer la frustration des proches, qui ne perçoivent que leur propre situation.

« On leur explique qu’on est surchargé de travail, mais pour une victime, c’est son dossier qui compte », ajoute-t-elle. « C’est normal, elles n’ont pas à subir nos difficultés ». Une réalité qui, selon elle, explique en partie la colère des familles, parfois relayée par les médias. « Parfois, on lit que le policier ne croit pas les victimes », poursuit-elle. « Ce n’est pas vrai du tout. C’est juste qu’on n’est pas en capacité de traiter comme on aimerait le faire ».

Des dysfonctionnements structurels pointés du doigt

Au-delà du manque d’effectifs, la policière évoque d’autres obstacles structurels. « On a un logiciel de procédure qui est complètement obsolète », indique-t-elle. « On passe beaucoup de temps à manipuler le logiciel plutôt qu’à enquêter concrètement ». Un problème aggravé par des réformes mal adaptées, comme celle de la garde à vue, dont la mise à jour du logiciel a été réalisée avec un an de retard.

Cette situation, selon elle, n’est pas imputable à des individus isolés, mais bien à un système judiciaire à bout de souffle. « On ne peut pas mettre une responsabilité sur un policier, un gendarme ou un procureur qui avait le dossier », souligne-t-elle. « C’est le système qui ne fonctionne pas et qui ne peut pas fonctionner ». Avec près de trois millions de plaintes en attente, selon les chiffres du ministre de la Justice, la pression est immense sur l’ensemble des acteurs du secteur.

Une pression qui pèse sur la santé des enquêteurs

Face à cette accumulation de dossiers et à la frustration des familles, les policiers doivent aussi composer avec une pression constante. « Nous, ça ne nous satisfait pas », confie l’enquêtrice. « On se met une pression pour essayer d’en faire le plus possible, au détriment parfois de notre santé ». Un constat qui reflète l’épuisement des professionnels, pris entre l’obligation de résultats et les limites structurelles du système.

« Malheureusement, des dossiers comme Lyhanna, on en a certainement tous dans nos portefeuilles qui peuvent finir en drame », ajoute-t-elle. Une remarque qui rappelle que chaque affaire non traitée à temps peut avoir des conséquences dramatiques pour les victimes.

Et maintenant ?

Gérald Darmanin a demandé une « mobilisation générale » des magistrats, mais les solutions structurelles, comme l’augmentation des effectifs ou la modernisation des outils informatiques, prendront du temps à être mises en œuvre. Les prochaines semaines seront déterminantes pour évaluer l’impact de ces annonces sur le traitement des dossiers en cours. En attendant, les familles de victimes continueront de réclamer des réponses, tandis que les enquêteurs devront composer avec des moyens toujours plus limités.

Cette situation soulève une question majeure : comment concilier l’urgence de traiter les dossiers les plus critiques avec la nécessité d’améliorer durablement les conditions de travail des enquêteurs et des magistrats ? Le débat reste ouvert, alors que les victimes et leurs proches attendent des actions concrètes.

Plusieurs facteurs expliquent cette saturation : un nombre croissant de plaintes déposées chaque année, un manque chronique d’effectifs dans les services spécialisés, des procédures judiciaires jugées trop lourdes et des outils informatiques obsolètes. Selon les chiffres officiels, près de trois millions de plaintes sont en attente dans les tribunaux, soit un million de plus qu’il y a trois ans.

Les policiers priorisent les dossiers où la victime est encore en contact avec son auteur, car le risque de récidive est jugé le plus élevé. Cette méthode, bien que nécessaire, peut laisser de côté d’autres affaires nécessitant une intervention rapide.