La tapisserie de Bayeux, chef-d'œuvre médiéval de 68,30 mètres de long racontant la conquête de l'Angleterre par Guillaume le Conquérant en 1066, s'apprête à recevoir sa pièce manquante. Réalisée par l'artiste contemporaine Hélène Delprat, cette scène du couronnement de Guillaume à Westminster sera dévoilée en juin 2027 au château de Falaise, dans le cadre des célébrations du millénaire de sa naissance. Selon Franceinfo - Culture, ce projet de 25 m², intitulé L'Ornement comme crime, est actuellement en cours de tissage à la Cité internationale de la tapisserie d'Aubusson, en collaboration avec le couple de lissiers Guillot et leur fils Luc.

Ce qu'il faut retenir

  • La tapisserie de Bayeux, broderie du XIe siècle de 68,30 m de long, représente la conquête normande de l'Angleterre en 1066.
  • Une scène manquante, probablement celle du couronnement de Guillaume le Conquérant à Westminster, est en cours de réalisation par Hélène Delprat à Aubusson.
  • Cette pièce de 25 m² sera exposée en 2027 au château de Falaise, dans le cadre du millénaire de Guillaume le Conquérant.
  • Le tissage est assuré par la famille Guillot, lissiers d'exception ayant déjà collaboré avec des artistes comme Hayao Miyazaki.
  • L'œuvre s'inspire des thèmes de violence, de pouvoir et de mort, caractéristiques de l'univers d'Hélène Delprat.

Un chef-d'œuvre médiéval en quête de son épilogue

La tapisserie de Bayeux, classée au patrimoine mondial de l'UNESCO, est une broderie de 68,30 mètres de long pour 50 centimètres de haut. Elle dépeint en 72 scènes la conquête de l'Angleterre par Guillaume le Conquérant, duc de Normandie, après la bataille d'Hastings en 1066. Ce document historique, comparable à une bande dessinée médiévale, compte 623 personnages, 994 animaux, 438 végétaux, 37 forteresses et des centaines de cadavres. Selon les historiens, elle pourrait avoir été commandée par l'évêque Odon, demi-frère de Guillaume, ou réalisée par son épouse Mathilde, bien que l'origine exacte reste débattue entre la Normandie et l'Angleterre.

Cependant, cette fresque narrative s'achève brutalement. La scène finale, représentant probablement le couronnement de Guillaume à Westminster, a disparu. Un vide que comble aujourd'hui l'artiste contemporaine Hélène Delprat, dont la création sera dévoilée en 2027, lors des célébrations du millénaire de la naissance du Conquérant.

Hélène Delprat, entre héritage médiéval et univers contemporain

Artiste plasticienne aux références éclectiques, Hélène Delprat a été pensionnaire de la Villa Médicis dans les années 1980. Son parcours, marqué par la peinture, la vidéo et les installations monumentales, en fait une figure majeure de l'art contemporain. Pour cette commande exceptionnelle, elle s'est immergée dans l'univers de la tapisserie de Bayeux, tout en y injectant sa propre vision. « C'est un peu un poids que j'essaie de transformer en faisant comme si ça ne me concernait pas », confie-t-elle. « C'est tellement énorme, cette histoire politique, guerrière, de mort ». Elle évoque également la pression de la comparaison avec un chef-d'œuvre millénaire : « Le danger est que je perds, ça c'est clair ».

Son œuvre, intitulée L'Ornement comme crime, se veut un dialogue entre la tradition et l'audace contemporaine. Elle décrit ainsi son approche : « La guerre est finie, mais la violence persiste. C'est la peur du pouvoir, la peur de perdre, la peur de la mort. À cette époque, on mourait jeune, et vite ». Elle puise son inspiration dans Shakespeare, notamment dans les figures de rois monstrueux comme Macbeth ou Lady Macbeth, ainsi que dans les récits de trahisons et de cruauté.

Un tissage de haute précision à Aubusson

La réalisation technique de cette pièce manquante repose entre les mains expertes de la famille Guillot, lissiers renommés de la Cité internationale de la tapisserie d'Aubusson. Leur savoir-faire, hérité de générations d'artisans, consiste à interpréter un carton préparé par l'artiste avant de le tisser à l'envers sur un métier à basse-lisse. « On interprète l'œuvre comme en musique », explique Luc Guillot. « On propose des améliorations, on échange beaucoup avec Hélène Delprat pour saisir l'esprit du projet, pas seulement le visuel ».

Dans l'atelier, où règne un silence concentré, Hélène Delprat a tenté, sans succès, de manier les fils elle-même. « Je ne comprends rien, je mélange tous ces fils », a-t-elle admis avec humour. Une preuve de plus de la complexité de cet art millénaire, où chaque fil compte. Alice Bernadac, conservatrice de la Cité, souligne l'enjeu : « La tapisserie doit transcender la maquette pour devenir une œuvre autonome ». La Cité, qui expose déjà des œuvres de Braque, Picasso ou Calder, accueille ainsi une nouvelle pièce majeure de l'art moderne.

Un parcours entre la France et l'Angleterre

Une fois achevée au premier trimestre 2027, la tapisserie d'Hélène Delprat prendra la route de l'Angleterre. Elle sera exposée à l'abbaye de Westminster avant de rejoindre le château de Falaise, lieu de naissance supposé de Guillaume le Conquérant. Ce parcours symbolique s'inscrit dans le cadre des célébrations du millénaire de sa naissance, organisées par la région Normandie.

Pour Hélène Delprat, cette création n'est pas qu'une reconstitution historique. Elle en fait une œuvre vivante, mêlant les codes médiévaux à une interprétation contemporaine. « Je préfère être du côté d'Orson Welles dans Macbeth, où la couronne n'existe pas, mais où l'intensité shakespearienne domine », explique-t-elle. Ainsi, le sacre de Guillaume ne sera pas une simple illustration, mais une réinterprétation artistique, où Mathilde, absente lors du couronnement historique, apparaîtra sous une forme fantomatique.

Et maintenant ?

La tapisserie d'Hélène Delprat devrait quitter l'atelier d'Aubusson d'ici le printemps 2027. Après une escale à Westminster, elle sera présentée au public au château de Falaise, où elle restera exposée durablement. D'autres projets liés au millénaire de Guillaume le Conquérant pourraient voir le jour dans les mois à venir, mais rien n'a encore été officiellement annoncé. La région Normandie, en charge des célébrations, n'a pas précisé si d'autres commandes artistiques étaient envisagées.

Cette réalisation marque une étape symbolique dans la préservation et la réinterprétation du patrimoine médiéval. Elle rappelle aussi l'importance des ateliers de tapisserie, qui perpétuent des savoir-faire ancestraux tout en s'ouvrant à la création contemporaine. Pour Hélène Delprat, ce projet représente avant tout une rencontre entre deux époques : « C'est une dualité entre l'ingénuité des petits fils et la violence extrême qu'ils décrivent ».

Les causes exactes de la disparition de la dernière scène restent inconnues. Les historiens évoquent plusieurs hypothèses : un endommagement au fil du temps, une destruction volontaire, ou simplement une fin inachevée. La tapisserie originale, conservée à Bayeux, s'achève abruptement après la bataille d'Hastings, sans montrer le couronnement de Guillaume.