Selon nos confrères de BFM Business, le monde du travail cristallise désormais une tension croissante chez les jeunes actifs. Entre précarité choisie et quête de sens, le recours répété aux arrêts maladie reflète une remise en question profonde des modèles traditionnels de l’emploi. Une réalité qui s’impose comme un phénomène de société, tant par son ampleur que par ses conséquences économiques et sociales.

Ce qu'il faut retenir

  • Une hausse de 25,5 % du taux d’absentéisme dans le privé entre 2019 et 2025, selon une étude Malakoff Humanis.
  • 21 % des moins de 30 ans en arrêt maladie l’ont été deux fois dans l’année, et 17,5 % trois fois ou plus, un niveau supérieur à toutes les autres tranches d’âge.
  • Près de 37 % des arrêts chez les jeunes sont liés à la santé mentale, qui représente aussi la première cause d’arrêts longs pour l’ensemble des salariés.
  • Les troubles psychologiques sont désormais le premier motif d’arrêt maladie, devant les maladies physiques.
  • Le gouvernement envisage une réforme pour limiter les « abus », tandis que des voix s’élèvent pour une refonte du management en entreprise.

Une génération qui refuse de reproduire les erreurs de ses aînés

Pour Maxime, 27 ans, employée dans la restauration rapide dans le Nord, l’arrêt maladie est devenu une nécessité. « Avec l’arrêt maladie, j’ai choisi d’être en grande précarité plutôt que de mettre en danger ma santé mentale », confie-t-elle à BFM Business. Cette jeune femme, qui se décrit comme « queer » et « grosse », a subi à plusieurs reprises des situations de harcèlement au travail. Son parcours illustre une tendance de plus en plus marquée : celle des jeunes actifs qui enchaînent les arrêts pour préserver leur équilibre psychologique.

Entre deux périodes d’arrêt pour burn-out — parfois de plusieurs mois — et des interruptions plus courtes pour « surmenage émotionnel », Maxime a également subi une opération du canal carpien. « À la fin de mon arrêt, j’ai eu des crises d’angoisse terribles, impossible de dormir sans anxiolytiques, des cauchemars du taff », raconte-t-elle. Aujourd’hui, elle se forme à la nutrition animale avec l’objectif de devenir auto-entrepreneuse, convaincue que « ça n’existe pas, une entreprise où les supérieurs sont bons ».

Un phénomène qui dépasse le simple cas individuel

Le cas de Maxime n’est pas isolé. Une étude de Malakoff Humanis, publiée en juin 2025, révèle une augmentation de 25,5 % du taux d’absentéisme dans le secteur privé entre 2019 et 2025. Plus préoccupant encore, les jeunes salariés développent une tendance au « polyabsentéisme » : en 2025, 21 % des moins de 30 ans en arrêt maladie l’ont été deux fois dans l’année, et 17,5 % trois fois ou plus. « Un niveau qui dépasse celui de toutes les autres tranches d’âge », soulignent les auteurs de l’étude.

Ces arrêts répétés sont symptomatiques, selon eux, « d’un rapport au travail qui se construit sur des bases fragilisées ». Chez les jeunes, près de 37 % des arrêts sont directement liés à des troubles de santé mentale. Tous âges confondus, ces derniers constituent désormais la première cause d’arrêts longs, devant les maladies physiques.

Le management français pointé du doigt

Virginie Roquelaure, enseignante-chercheuse en management, observe une évolution des mentalités. « Il y a quelques années, être en arrêt maladie ou consulter un psychologue était perçu comme une honte ou un échec. Aujourd’hui, cette démarche est mieux acceptée, par les individus comme par la société », explique-t-elle. Elle note également une augmentation des arrêts chez des publics autrefois peu concernés, comme les apprentis.

Pour la chercheuse, le travail peut être un déclencheur ou un accélérateur de problèmes de santé mentale chez les jeunes. Cela s’explique souvent par un décalage entre le travail imaginé et la réalité, ainsi que par un manque de sens au quotidien. « Les jeunes ne veulent plus « cravacher » comme leurs parents, au détriment de leur santé et de leur vie familiale », résume-t-elle.

Des parcours professionnels marqués par l’épuisement

Marion, 33 ans, a elle aussi payé le prix d’un environnement de travail toxique. Enseignante spécialisée auprès d’enfants handicapés, elle a multiplié les arrêts maladie, « une semaine d’arrêt, pas plus, parce que je ne pouvais pas me le permettre financièrement ». Aujourd’hui, elle envisage un changement de métier. « Dans ma génération, les gens ne veulent plus faire les mêmes erreurs que leurs parents », explique-t-elle.

Marie, 33 ans, a connu un burn-out en 2022 alors qu’elle travaillait pour une entreprise de signalétique. Après près d’un an d’arrêt maladie, elle a conclu une rupture conventionnelle. « Je pense que ma génération est prête à baisser un peu son salaire pour avoir une meilleure qualité de vie », confie-t-elle. Cette exigence d’équilibre entre vie professionnelle et personnelle, autrefois réservée aux parents, s’étend désormais à l’ensemble des jeunes actifs dès le début de leur carrière.

Et maintenant ?

Pour tenter d’enrayer cette tendance, Virginie Roquelaure propose deux pistes : réformer le management à la française, souvent plus vertical que dans d’autres pays, et encourager les jeunes à acquérir une première expérience professionnelle dès le lycée, ne serait-ce que quelques heures par semaine. L’objectif ? Réduire le fossé entre le travail fantasmé et la réalité du terrain. De son côté, le gouvernement s’interroge sur les moyens de limiter l’absentéisme, un dossier qui figure en tête de ses priorités alors qu’il cherche à réaliser des économies. Une réforme avec les partenaires sociaux est envisagée, mais les contours restent à préciser.

Ce phénomène interroge aussi les entreprises, confrontées à un double défi : préserver la santé de leurs salariés tout en maintenant leur compétitivité. Les solutions pourraient passer par une refonte des méthodes de management, une meilleure prise en compte du bien-être au travail, ou encore des politiques de prévention plus ambitieuses. Reste à savoir si le monde professionnel saura s’adapter à ces nouvelles attentes avant que la situation ne s’aggrave.

Plusieurs facteurs expliquent cette tendance. D’abord, le décalage entre le travail idéalisé — souvent véhiculé par les réseaux sociaux ou les récits familiaux — et la réalité du terrain, souvent marquée par des conditions difficiles, un manque de sens ou un management toxique. Ensuite, les jeunes générations accordent une importance croissante à l’équilibre entre vie professionnelle et personnelle, une priorité autrefois réservée aux parents. Enfin, la santé mentale est aujourd’hui mieux reconnue, ce qui encourage les jeunes à consulter et à s’arrêter lorsqu’ils en ont besoin, contrairement à leurs aînés.

Le Premier ministre Sébastien Lecornu a évoqué la nécessité de lancer « une vraie réforme avec les partenaires sociaux » pour éviter les « abus ». Parmi les pistes envisagées, un renforcement des contrôles sur les arrêts maladie, une limitation de leur durée ou encore une modification des critères d’indemnisation. Édouard Philippe, candidat à la présidentielle, a pour sa part proposé de « mettre fin à l’open bar des arrêts de travail ». Aucune mesure concrète n’a encore été annoncée, mais le dossier est suivi de près alors que les dépenses liées aux arrêts maladie pèsent sur les finances publiques.