Alors que la France enregistre des températures moyennes supérieures de 4 °C à celles du XXe siècle, l’agriculture nationale se trouve à un tournant. Selon Futura Sciences, le biologiste Marc-André Selosse, chercheur au Muséum national d’histoire naturelle (MNHN) de Paris, alerte depuis plusieurs années sur l’urgence de repenser les pratiques agricoles pour préserver les sols, ces écosystèmes fragilisés par les épisodes de sécheresse répétés.
Ce qu'il faut retenir
- Le labour détruit la structure des sols et réduit leur capacité à retenir l’eau, aggravant les effets de la sécheresse.
- L’utilisation d’engrais organiques et la polyculture-élevage sont des leviers sous-exploités en France, contrairement au Brésil ou à l’Australie.
- Moins de 5 % des terres agricoles françaises sont cultivées en non-labour, contre 60 % au Brésil et 75 % en Australie.
- Changer de cultures, comme passer du maïs au sorgho, ne suffira pas à compenser la baisse de productivité liée au réchauffement climatique.
- La solution durable passe avant tout par une réduction drastique des émissions de gaz à effet de serre pour limiter le réchauffement.
Des sols vivants, une condition sine qua non pour l’agriculture
Dans une série d’été consacrée aux « Terres sous tension », Marc-André Selosse rappelle un principe fondamental : « La matière organique est comme du coton qui retient l’eau. » Cette comparaison illustre le rôle clé des micro-organismes du sol, qui, en creusant des micro-tunnels, améliorent la porosité et la rétention hydrique des terres. Or, ces mécanismes sont mis à mal par des décennies de pratiques intensives, notamment le labour, qui détruit cette structure vivante.
Selon le biologiste, la France a oublié une leçon ancestrale : « Labourage et pâturage sont les deux mamelles de la France. » Derrière cette maxime du XVIIe siècle se cache une réalité agronomique méconnue. Les déjections animales, riches en matière organique, nourrissent les sols et favorisent leur résilience. Pourtant, la spécialisation extrême entre élevage et cultures, en vigueur aujourd’hui, prive les terres de cet équilibre naturel.
Le non-labour, une pratique marginale en France malgré ses bénéfices
Face à l’urgence climatique, certaines régions du monde ont adopté des alternatives radicales. Au Brésil, 60 % des terres sont cultivées sans labour, contre 75 % en Australie. En France, cette méthode ne concerne que moins de 5 % des surfaces. Pourtant, comme l’explique Marc-André Selosse, « labourer tue la vie du sol. » La charrue détruit la structure profonde des terres en formant une « semelle de labour », une couche imperméable qui empêche l’infiltration de l’eau et l’enracinement des plantes.
Les avantages du non-labour sont multiples : meilleure conservation de l’humidité, réduction de l’érosion, et augmentation de la biodiversité souterraine. Pourtant, son adoption se heurte à des freins structurels. « Cela demande une remise en question des pratiques, de la formation, et un investissement dans du matériel adapté, comme des systèmes de guidage GPS », souligne le chercheur. « Nous dépensons des sommes colossales pour réparer les conséquences de nos erreurs, mais nous rechignons à investir dans la prévention. »
Engrais organiques et polyculture-élevage : des solutions sous-exploitées
Pour Marc-André Selosse, la transition agricole passe aussi par un retour aux fondamentaux. « La spécialisation élevage versus culture n’a aucun sens », affirme-t-il. Les engrais minéraux, omniprésents dans l’agriculture conventionnelle, appauvrissent les sols à long terme. À l’inverse, les engrais organiques — fumier, compost — améliorent la structure des terres et leur capacité à stocker l’eau. « C’est du caviar pour les sols », résume-t-il, en citant l’exemple des prairies naturelles, riches en biodiversité et en matière organique, qui ne reçoivent aucun engrais chimique.
La polyculture-élevage, où cultures et élevage coexistent à l’échelle d’un territoire, permet de boucler le cycle de la matière organique. « En France, nous avons les moyens de faire cela, mais nous manquons de volonté politique et de soutien à la recherche », regrette-t-il. Les budgets alloués à l’agronomie contrastent avec ceux d’autres pays : « En Chine, un programme de recherche à 20 000 € ne nécessite aucune autorisation administrative. En France, nous obtenons péniblement 1 000 € par an, et devons ensuite chercher des financements complémentaires. »
Changer de cultures : une solution temporaire, mais pas miracle
Face à la sécheresse, certains agriculteurs se tournent vers des cultures moins gourmandes en eau, comme le sorgho, le pistachier ou le dattier. Ces alternatives, bien que moins productives, pourraient limiter les pertes en cas de stress hydrique. « On cultive aujourd’hui des plantes adaptées au climat du Sahel dans des régions qui ressemblent de plus en plus au Maroc », note Marc-André Selosse. « À +4 °C, la France ne sera plus le grenier à blé de l’Europe. »
Cependant, cette stratégie a ses limites. « Il n’y a pas de miracle, rappelle le biologiste. Une baisse de productivité est inévitable. » Pire, si le réchauffement se poursuit au-delà de +4 °C, même ces cultures alternatives pourraient devenir inadaptées. « Nous jouons un jeu dangereux : nos solutions s’adaptent au climat d’hier, pas à celui de demain. »
En attendant, une chose est sûre : la France, avec son agriculture spécialisée et son modèle intensif, doit revoir en profondeur ses méthodes si elle veut préserver ses terres pour les générations futures.
Non. Certaines cultures, comme les pommes de terre ou les betteraves, nécessitent un travail du sol plus important pour leur développement. Le non-labour est particulièrement adapté aux céréales, aux oléagineux et aux prairies. Il demande aussi une gestion rigoureuse des adventices, qui peuvent proliférer en l’absence de labour.
Plusieurs facteurs expliquent ce retard. D’abord, la structure des exploitations françaises, souvent petites et spécialisées, rend difficile l’adoption de nouvelles méthodes. Ensuite, les subventions européennes favorisent encore les modèles intensifs. Enfin, le manque de formation et le coût initial des équipements adaptés freinent les agriculteurs.