Serial entrepreneur et militant de l’économie sociale et solidaire, Alexandre Mars incarne une vision où la rentabilité rime avec redistribution des richesses. Selon Capital, il défend l’idée qu’« dans un monde ultralibéral, il faut être ultrasocial », une conviction née de ses multiples expériences entrepreneuriales, de Phonevalley à Infinite, en passant par ses engagements philanthropiques au sein d’Epic et de Blisce. Rencontre avec un acteur qui mise autant sur la création de valeur que sur son partage équitable, alors que l’intelligence artificielle s’apprête à bouleverser les équilibres économiques.
Ce qu'il faut retenir
- Alexandre Mars, fondateur de Phonevalley, Epic, Blisce et Infinite, allie entrepreneuriat et engagement social depuis plus de vingt ans
- Epic a permis la distribution de 100 millions d’euros à des ONG dans 14 pays en dix ans, sans facturer ses services aux entreprises donatrices
- Infinite, son edTech sociale, finance l’accès aux meilleures écoles mondiales pour des jeunes issus de milieux défavorisés via des prêts à taux zéro remboursables après insertion professionnelle
- Mars investit depuis les années 2000 dans des entreprises comme Spotify, Pinterest ou Brut, en privilégiant désormais celles qui allient sens et rentabilité
- Il estime que l’IA risque d’exacerber les inégalités et prône un modèle économique plus inclusif, où le partage devient une norme
Un parcours jalonné d’innovations sociales et technologiques
Alexandre Mars trace sa route depuis l’adolescence. À 17 ans, il lance Saint-Cloud Horizons, une association organisant des concerts. En 1996, il fonde A2X, l’une des premières agences web françaises, puis surf sur la vague mobile en créant Phonevalley en 2001. Cinq ans plus tard, il anticipe l’essor des réseaux sociaux avec Scroon. « À chaque fois, je surfais sur les signaux faibles », explique-t-il. Pour lui, l’entrepreneuriat repose d’abord sur un timing précis et une capacité à détecter les tendances avant qu’elles ne deviennent évidentes.
Son engagement dans l’économie sociale et solidaire s’est structuré avec la création d’Epic en 2015. Cette fondation se positionne comme un intermédiaire entre entreprises souhaitant donner sans savoir à qui, et ONG œuvrant pour le bien commun. Santé mentale, protection des femmes en Inde, enfance… Epic identifie les projets les plus impactants dans 14 pays et facilite leur financement, sans frais pour les donateurs. Résultat : 100 millions d’euros distribués en une décennie. « On crée les conditions du don », résume-t-il.
Infinite et Mission M : deux leviers pour l’égalité des chances
Avec Infinite, Mars pousse plus loin son modèle d’inclusion. Cette edTech sociale cible les élèves à fort potentiel issus de milieux modestes, souvent exclus des grandes écoles par manque de moyens financiers ou d’accompagnement. Le dispositif leur permet d’intégrer les 200 meilleures écoles du monde – celles qui forment les élites – via des prêts à taux zéro, sans garantie. Ces prêts sont remboursés une fois les jeunes insérés professionnellement, alimentant ainsi un fonds solidaire pour financer les promotions suivantes. « Ce système de cercle vertueux n’existe nulle part ailleurs », souligne-t-il.
Pour porter la voix de ses engagements, Mars a créé Mission M, une structure dédiée à la promotion de ses initiatives. Via des conférences et un podcast intitulé Pause, elle met en lumière des témoignages inspirants et diffuse des réflexions sur l’économie responsable. « Transmettre est essentiel pour faire évoluer les mentalités », explique-t-il. Ces outils visent à inspirer une nouvelle génération de dirigeants plus en phase avec les enjeux sociétaux.
Des critères d’investissement évolutifs, entre disruption et sens
Ses premières années dans l’investissement, au tournant des années 2010, le voient placer des fonds dans des pépites technologiques comme Spotify, Pinterest ou Brut. À l’époque, l’enjeu était clair : miser sur des entreprises porteuses de transformations majeures. Mais ses critères ont évolué. Aujourd’hui, Mars privilégie les sociétés qui combinent rentabilité et impact positif. « Il y a dix ans, l’objectif était d’être dans le monde qui se crée. Maintenant, il faut aussi que ces entreprises ne détériorent pas le monde de demain », précise-t-il.
Son fonds Blisce, dédié à l’investissement responsable, illustre cette approche. Il finance des entreprises comme Too Good To Go, qui lutte contre le gaspillage alimentaire, ou des start-up innovantes dans les domaines de la santé ou de l’éducation. Pour Mars, la finance responsable n’est plus un paradoxe, mais une nécessité face aux défis climatiques et sociaux.
L’intelligence artificielle, un accélérateur d’inégalités à contrer
Selon lui, l’IA va creuser les écarts entre ceux qui maîtrisent les outils technologiques et les autres. « Beaucoup de gens risquent d’être laissés sur le carreau », s’inquiète-t-il. Cette perspective le pousse à défendre un modèle où le partage et la solidarité deviennent des piliers de l’économie. « Dans un monde ultralibéral, il faut être ultrasocial », martèle-t-il. Pour lui, la rentabilité ne doit plus être le seul indicateur de succès : elle doit s’accompagner d’une redistribution équitable des richesses créées.
Cette conviction s’étend à la formation des futurs dirigeants. Les grandes écoles, souvent accusées d’être des viviers d’élites homogènes, doivent selon lui devenir plus inclusives. « Elles resteront un passage obligé vers les hauts postes, mais il faut que leurs rangs reflètent la diversité de la société », explique Mars. Infinite s’inscrit dans cette logique en offrant à des talents issus de milieux défavorisés une chance d’accéder à ces cercles dirigeants.
Son plaidoyer pour un capitalisme social résonne particulièrement dans un contexte où les défaillances d’entreprises atteignent des niveaux records en France. Pour lui, la hausse des faillites n’est pas liée à un manque de soutien public, mais à l’hyperactivité entrepreneuriale du pays : « On est le pays d’Europe qui crée le plus d’entreprises, et donc celui où le taux de défaillances est le plus élevé ». Une réalité qui, selon lui, prouve l’énergie du tissu économique français, même si elle souligne aussi ses fragilités.
Enfin, il insiste sur le fait que les crises – sanitaires, économiques ou géopolitiques – représentent des opportunités pour les entrepreneurs audacieux. « C’est dans ces moments moins concurrentiels qu’il faut saisir les opportunités », rappelle-t-il. Une vision optimiste, mais exigeante, où l’innovation rime avec résilience.
Infinite se distingue par son modèle de prêts à taux zéro, sans garantie, remboursables après l’insertion professionnelle des bénéficiaires. Contrairement aux bourses classiques, il ne repose pas sur des aides publiques, mais sur un système de solidarité intergénérationnelle où chaque prêt financé par un ancien élève permet d’en soutenir un nouveau.