Une société obsédée par l’abondance et la performance voit émerger des troubles alimentaires comme une forme de contestation silencieuse. C’est l’analyse proposée par l’essayiste Marianne Fougère dans son dernier ouvrage, « L’Anorexie, pathologie du capitalisme ? », comme le rapporte Libération. Ce trouble, quasi exclusivement féminin, y est décrit comme une « forme de désobéissance » face à un système qui impose toujours plus de consommation, de contrôle et de performance.

Ce qu'il faut retenir

  • L’anorexie est majoritairement féminine, avec 90 % des cas touchant des femmes, selon les études épidémiologiques.
  • L’essayiste Marianne Fougère y voit une « désobéissance » dans une société de surabondance et de pression sociale.
  • L’ouvrage interroge le lien entre ce trouble et les mécanismes du capitalisme moderne.
  • La maladie est présentée comme une pathologie du manque, mais aussi du rejet des normes consuméristes.

Une pathologie façonnée par son époque

Dans son essai, Marianne Fougère ne se contente pas de décrire les symptômes physiques de l’anorexie. Elle en analyse les racines sociales et économiques. « Ce trouble n’est pas seulement une maladie du corps, mais aussi une maladie de la société », a-t-elle déclaré à Libération. Pour elle, refuser de manger devient une manière de résister à un monde où tout s’achète, tout se consomme, même son propre corps. — Une idée qui rejoint les travaux de sociologues comme Pierre Bourdieu, qui analysait déjà la consommation comme un marqueur de distinction sociale.

L’anorexie, souvent perçue comme une quête de minceur extrême, prend alors une dimension politique. Fougère rappelle que ce trouble touche davantage les femmes, soumises à des normes esthétiques et sociales plus strictes. « Dans une société où la valeur d’une femme est souvent associée à son apparence, le jeûne devient une arme », explique-t-elle. Un constat qui interroge : et si le corps des femmes était l’un des derniers territoires de résistance dans un monde hyperconnecté et hypercontrôlé ?

Le capitalisme, miroir déformant des désirs

L’essayiste ne nie pas les facteurs psychologiques ou biologiques de l’anorexie. Elle les replace cependant dans un contexte plus large. « Le capitalisme ne crée pas l’anorexie, mais il en exacerbe les mécanismes », souligne-t-elle. La société de consommation encourage la maîtrise de soi, la discipline extrême et la performance, valeurs qui, poussées à l’extrême, peuvent mener à l’autodestruction. — Un parallèle avec d’autres troubles comme la boulimie, où la consommation compulsive devient une réponse à l’angoisse.

Selon Fougère, l’anorexie serait ainsi une « grève des ventres vides », une forme de protestation contre un système qui demande toujours plus, toujours mieux, toujours plus vite. Un système qui, en retour, transforme la souffrance en marchandise : régimes, pilules amaigrissantes, chirurgies esthétiques… Autant de solutions qui, pour l’essayiste, ne font qu’alimenter le cycle de la frustration. « On nous vend le bonheur par l’image, mais c’est un bonheur factice », ajoute-t-elle.

Et maintenant ?

Si l’ouvrage de Marianne Fougère ouvre une piste de réflexion, la prise en charge de l’anorexie reste un enjeu majeur de santé publique. Les prochains mois pourraient voir émerger des débats sur l’intégration de ces approches sociétales dans les protocoles de soins. En France, 600 000 personnes seraient concernées par les troubles du comportement alimentaire, selon les chiffres de l’Assurance Maladie. Une prise de conscience collective sera-t-elle suffisante pour changer la donne ?

L’anorexie, un symptôme d’une société malade ?

Au-delà des analyses individuelles, l’essai de Marianne Fougère invite à interroger les fondements mêmes de notre modèle économique. Si l’anorexie est une pathologie du manque, elle révèle aussi un manque bien plus large : celui d’une société qui a perdu de vue l’équilibre entre désir et satisfaction. « Nous sommes dans une logique de l’excès, où même le jeûne devient une forme d’excès », rappelle l’essayiste. — Une réflexion qui dépasse le cadre médical pour toucher à l’éthique et à la philosophie.

Alors que les troubles alimentaires continuent de progresser, notamment chez les adolescentes, la question se pose : et si la solution ne résidait pas uniquement dans les thérapies individuelles, mais dans une remise en cause collective des normes qui nous gouvernent ? Une piste que Fougère espère voir explorée, ne serait-ce que pour sortir de l’impasse actuelle.

Oui, selon les dernières données de l’Assurance Maladie, 600 000 personnes seraient concernées par les troubles du comportement alimentaire (TCA) en France, dont une majorité de femmes. Les cas d’anorexie mentale, en particulier, ont augmenté de 20 % depuis 2020, notamment chez les 15-25 ans.

Si certains professionnels de santé reconnaissent l’importance des facteurs sociétaux dans les TCA, beaucoup restent prudents face à une analyse aussi radicale. La plupart des protocoles de soins en France s’appuient encore sur une approche pluridisciplinaire, combinant suivi médical, psychologique et nutritionnel.